jeudi 8 décembre 2005

Visiter: Adalbert, Boleslav et l'couvent de Břevnov

Eh ben dis-donc, je n'aurais jamais autant parlé d'édifices religieux que ces derniers temps. Serait-ce un élan mystique soudain, une éruption brutale de la foi comme de pustules après des huîtres gâtées, un coup de pied au cul du Seigneur pour me rappeler aux bonnes grâces des évangiles ou plus prosaïquement les contrecoups d'une absorption immodérée de bière d'exceptionnelle qualité?
Il n'en est rien, rassurez-vous chers lecteurs, je ne crois pas plus en Dieu aujourd'hui qu'hier (mais qui sait demain?), et je n'ai pas récemment bu plus que de raison (ah? Et ça se situe où la raison?), ou disons plutôt que d'habitude, qui serait plus juste. Par contre je crois résolument en la beauté des choses, je crois fanatiquement en l'héritage culturel et je ne peut être qu'en admiration béate devant les prodigieux chefs-d'oeuvres de toute sorte que l'homme est capable de réaliser, quand bien même seraient-ils (malheureusement) à but mystique. Et donc il se trouve que ces derniers temps, mais vraiment par le plus grand des hasards, nous visitâmes nombreuses constructions à caractère religieux, et donc ben voilà pourquoi.

Pis tiens, pour preuve, la visite de l'abbaye de "Břevnov" ("Břevnovský klášter") a véritablement été un concours de circonstances des plus fortuits, z'allez voir. C'était un dimanche, et nous venions de nous lever tard, comme d'accoutumé les dimanche, et nos sens commençaient tout doucement à se remettre du coma. "Bon alors, qu'est ce t'en penses" lui demandais-je concernant l'organisation pédagogique de notre journée? "Bôf, tu sais, hein..." me répondit-elle. Evidemment, sur la base d'un dialogue aussi constructif,
il était particulièrement difficile de trancher. Nous finîmes par tomber d'accord sur l'arbitrage des pages culturelles du "Wouah Woilà l'Week-end" qui recensent consciencieusement tout ce qui se passe à Prague, et croyez-moi, la liste est généralement longue. Nous regardâmes ensemble les options, le détail des options, lorsqu'elle finit par me demander "bon alors, qu'est ce qui te plairait?" "Bôf, tu sais, hein..." lui répondis-je. C'est ainsi qu'après de nombreuses minutes, alors que notre dialogue s'apparentait à une scène de ménage entre une moule lymphatique et un bulot anémié,
je tombai sur la fête foraine au couvent de "Břevnov". Ben voilà, argumentais-je, il y aura des saucisses, des charcutailles, de la bière pression, des zizi pan pan tralala pouet-pouet et peut être même des manèges inédits renchérissais-je (mais sans grand espoir, les manèges inédits). Nous finîmes par tomber d'accord, à défaut d'avoir trouvé mieux, et nous partîmes youkaydi youkayda.

Alors de nouveau quelques perles dans la traduction.
En Tchèque, on dit "klášter" pour un monument (ou édifice) qui abrite (ou eut abrité) des ecclésiastiques. Si vous regardez dans le dictionnaire qui va bien, vous trouverez la traduction abbaye, monastère et couvent en même temps, les trois d'un coup. Super, merci le dictionnaire, sur ce coup ça m'est aussi utile qu'une paire de chaussettes en laine à une couleuvre. Alors je me suis dit, tiens, regardons dans le dictionnaire français la vraie définition française, et on adaptera en conséquence au Tchèque:
  • Abbaye: Monastère placé sous la direction d'un abbé (poil au nez) ou d'une abbesse (poil aux fesses).
    Un prieuré n'est différent d'une abbaye (poil au vit) que parce que son supérieur porte le titre de prieur au lieu de celui d'abbé, l'abbé étant érigé de manière canonique (ta m...).

  • Monastère: Bâtiments où réside une communauté de moines ou de moniales et où s'exerce son activité. On parle également d'abbaye ou de couvent (poil aux dents).

  • Couvent: Maison dans laquelle vivent en communauté, sous une même règle, des religieux (poils aux yeux) ou des religieuses de confession chrétienne (et la tienne?).

  • Dis-donc la couleuvre, une paire de bottes et des skis en plus, ça te branche, j'te fais un prix? Décidemment, la religion n'est pas seulement embrouillée dans sa nature même, mais dans la linguistique itou. Alors pour ceux qui auraient fait l'option "lexicologie sémantique du catholicisme" au petit séminaire, ayez la gentillesse de me laisser un petit mot d'explication. Merci. Par contre en ce qui me concerne, j'utiliserai donc l'un, l'autre ou le suivant des termes afin de varier, genre, synonymes et beautés de la langue française, mais il s'agira toujours du même édifice, "Břevnov".

    Seconde couillonnerie d'envergure, le prénom de Boleslav que vous trouverez une fois sur deux écrit Boleslas, comme dans l'exemple ci-joint. C'est effrayant de bêtise et c'est surtout fichtrement trompeur. Boleslav fait partie de cette catégorie de prénoms très populaire (la catégorie) en terres Slaves et composée de 2 affixes: un préfixe variable ("bole" par exemple) suivi du suffixe "slav". Commençons par le suffixe, il vient de "sláva" (gloire, célébrité, réputation...), ou "slavit" (glorifier, célébrer...) et "slav" n'est autre qu'une dérivation
    (se dit à l'impératif aussi: glorifie!). Bon, concernant le préfixe, c'est plus tordu, il vient du vieux Slave "boljeje" (plus, mieux, davantage) qui est aujourd'hui totalement abandonné par le Tchèque, mais dont vous retrouverez encore la trace dans d'autres langue slaves, en Russe (больше) par exemple. Et donc Boleslav signifie tout simplement "plus de gloire" ou "plus de célébrité" que l'on souhaitait au fils à sa naissance. Aujourd'hui par exemple, on dirait "více" (plus) ce qui d'ailleurs se disait "váce" à une époque, et donc "Váceslav" devenu "Václav" n'est autre qu'un synonyme de Boleslav.
    Sur le même principe vous trouverez "Vratislav" ("vrátit slávu" soit rendre, ramener la gloire en Français). Bon, ok me direz vous, "Váceslav" (ou "Václav") est devenu Venceslas en Français. Ben oui, mais c'est encore une énormité car ç'aurait dû être Venceslav (ou au pire "Venceslaf"). "Strogov" est bien devenu "Strogoff", mais aucunement "Strogos", hein, bon alors et pourquoi? Ben ça vient du latin, eh ouais, encore la faute des moines. Car Boleslav en latin se dit "Bolezlaus",
    vous le trouverez écrit dans le vieux grimoire de la bibliothèque nationale, salle IV, armoire XI, rayon XXVI, rangée XIX, in: Annales Bohemorum Vincentii Pragensis, tom. III/1, p. 471. Je cite "…pius videlicet Bolezlaus, quondam Boemorum dux, fundator monasterii Brewnovensis“ (en Français et en gros, parce que je ne suis pas latinophile... le pieux ci-nommé Boleslav, chef des anciens Bohémiens, fondateur du monastère de "Brevnov"). Mais encore plus flagrant, tiens, si vous êtes toujours sur l'échelle roulante dans la bibliothèque, appuyez votre pied gauche contre la colonne sculptée montante (à gauche) et propulsez-vous vers la droite d'un grand shoot,
    tiendez-vous bien, et commencez à freiner à partir de l'armoire XXIII, attention, encore un peu... stop! Armoire XXVI, rayon XVII, rangée IV, sortez les Annales Bohemici, in: Fontes rerum Bohemicarum, tom. II/2, Pragae 1875, p. 380, il est écrit "... sanctus Venceslaus martirio coronatur, cui succedit frater eius Bolezlaus." (Saint "Václav", mort couronné -en fonction-, à qui succéda son frère Boleslav -attention, c'est pas le même que notre Pieux-). Et là, vous avez les origines des prénoms estropiés Venceslas et Boleslas en même temps. Et toute l'erreur, horreur, vient de là, les moines ont transformé le phonème "av" en "aus" puis "as" ce qui est linguistiquement parlant une énormité,
    car c'est le phonème "af" qui aurait dû être au pire utilisé (comme dans Strogoff). Ah? Et ça change quoi me direz-vous? Ben ça change que c'est le bordel total car on ne sait plus de quoi qu'on se parle, "Václav" se prononce "Vatslav" et non "Vaklav" comme j'entends souvent en France. Madame Dupont ne se prononce pas "Dupontová" comme j'entends souvent en Tchéquie, le Cordon Bleu n'est pas le "Gordon Blue", et si je vous parle de "Spearsová", sauriez-vous me dire qu'il s'agit de Britney Spears? Hein, ça ne vous hérisse pas le poil? Moi si, alors voilà, je voulais vous le dire, que Boleslav n'est pas "Boleslas".

    Revenons à la fête foraine, ouais, bon, les manèges, bôf, non, sans plus. Le monde, dingue, plein... Pis nous décidâmes d'aller jeter un oeil, comme ça, dans le couvent, histoire de voir s'il s'y passait quelque chose. Et oui, il s'y passait (quelque chose). Il y avait visite complète... Alors trop top, mais ça au départ nous ne le savions point. En fait, comme on a vu du monde dans la basilique Ste Marguerite ("Bazilika svaté Markéty"), ben on est rentré. D'habitude c'est fermé, sauf quand y a messe, mais quand y a messe on ne peut pas visiter, et donc cette fois-ci on a vu du monde, sans messe, et on est rentré en se disant youpi, on va n'en faire le tour, chose que nous fîmes. Pis en arrivant aux abords du coeur, un moine en soutane noire gratifiait la foule de quelques commentaires appropriés.
    Ouah top, alors ben on va écouter, ben tiens. Il était sympathique l'ecclésiastique, jeune, la trentaine, avec un défaut de langage rigolo. Il ne savait pas prononcer le "R" à la Slave, le vrai "R" qui rrrrrrroule sur le palais, il prononçait à la Française, dans le fin fond de la gorge qui gratte. Ceci dit, cela n'enlevait rien à l'intérêt de son discours, non, juste que c'était rigolo tout plein. "Et donc nous allons continuer notre visite par..." poursuivait-il. Et nous nous fondîmes dans la foule afin de visiter ce qui d'habitude n'est pas visitable. C'est en sortant de la basilique (Ste Marguerite) que je me suis rendu compte que bon nombre de quidams photographiaient, et que ce n'était sans doute pas interdit, donc, de photographier. Mais trop tard pour la basilique, car nous entamions la suite du parcours. Flûûûûte...
    et donc ben vous n'aurez pas de photos de l'intérieur de la somptueuse basilique. Désolé. Allez hop, un peu d'histoire, encore, histoire que l'histoire du monastère vous soit familière, genre. Donc je vais commencer par vous présenter les protagonistes parce que c'est important pour la suite, afin que vous compreniez bien les enjeux de l'époque et ceux qui les manipulaient (les enjeux).

    Le roi "Přemyslovec Boleslav II. Pobožný" (Boleslav II Prémyslides dit "le Pieux", vers 970 - 999 sûr): fils de son père (comme d'hab.) "Boleslav I. Ukrutný"
    (Boleslav le Cruel) et de sa mère "Biagota". Alors sur sa mère "Biagota" existent énormément d'incertitudes, dont la première et non des moindres, est qu'on n'est même pas sûr que ce soit elle, sa mère je veux dire, à Boleslav le Pieux. Vous savez comment c'était à l'époque, les puissants avaient plusieurs femmes officielles, de nombreuses maîtresses officielles aussi, mais des non officielles également, et tout ce beau monde forniquait gaillardement et sans pudeur, insouciant du bordel indescriptible qu'ils allaient générer dans les sciences généalogiques futures. Pis ensuite le prénom d'à sa maman rajoute à la complexité de la cognation. "Biagota", c'est bizarre, presque grotesque, et pas vraiment Slave.
    Certains prétendent même que "Biagota" serait un prénom d'origine germanique et donc ce ne pourrait pas être sa mère puisqu'elle (sa mère, la vraie) était duchesse de Bohême. Mais d'autres pensent qu'il s'agirait d'une dérivation de "Blahota" (quelque chose comme "Félicité") qui aurait donné "Blagota" puis "Biagota", distorsion linguistique des plus habituelles, auquel cas "Biagota" serait bien d'origine Slave, mais du sud. Par contre souvent vous trouverez le prénom de "Božena" (de Bohême) et non "Biagota" dans certains livres d'histoire, ce qui en ferait une Tchèque pure souche parfaite, mais était-elle la vraie, la duchesse? Allez savoir... Pour le père, on ne peut pas se planter, il était 1, lui fut 2, alors c'est sûr que c'était lui, son père, le 1.
    Enfin élevé dans un tel contexte polygame, il n'est point surprenant que le jeune "Boleslav" n'est pas été le plus fervent des catholiques en matière de couple, ce qui sera en partie à l'origine des différends d'avec son pote Adalbert. Son règne (au Pieux) fut principalement marqué par la fondation de l'évêché de Prague en 973, et par le massacre de la famille princière rivale (les "Slavníkovci") en 995 ce qui aura pour conséquence l'unification des états de Bohême sous le seul pouvoir des "Přemyslovci" (Prémyslides en Français). Dis-donc, quand je pense que c'est son père qu'on appelait "le Cruel", j'te dis pas le tableau, belle famille je dois dire. Bon, et globalement c'est tout ce qu'il est important de savoir sur ce bougre de Boleslav Second.

    "Svatí Vojtěch" (Saint Adalbert en français, famille des "Slavníkovci", 956 - 997): Adalbert (du nom de son mentor, l'évêque Adalbert de Magdeburg) étudie donc à Magdeburg entre 972 et 981, puis ses études terminées, il rentre à Prague. En 982, il deviendra évêque de Prague et prendra rapidement son sacerdoce à bras le corps en prêchant les vertus du catholicisme auprès des notables du royaume. Il deviendra vite impopulaire, dans le sens casse-claouis pudibond. "Oui, alors les rites païens, c'est mal, la polygamie, c'est très mal, la fornication, c'est très très mal..." sermonnait-il dans les salons du château (de Prague) tandis que les princes ripallaient grassement tout en copulant non moins.
    Jusqu'en l'an de grâce 988, où Boleslav II lui-même l'envoya se faire foutre à Rome pour voir s'il y était, après qu'Adalbert lui ait sournoisement moisi un bon plan d'avec une jeune nourrice plantureuse officiant au château et que le bon roi s'en voulait trousser. Il sera rappelé par le même roi (Boleslav II) pris de remords en 992, mais le repentir ne sera que de courte durée, car Adalbert repartira en 994 cette fois-ci définitivement, avec le souvenir douloureux d'un pied royal au cul. "Vraiment pas possible ce foutu bougre de chieur clérical puritain" aurait prononcé le roi lors de la conférence de presse en essuyant sa biroute dans la nappe d'une main, et sa bouche graisseuse dans la manche de l'autre (main).
    Décidemment, catholiciser la Bohême n'a jamais été chose facile, et ce, quel qu'était le siècle. Adalbert, qui cependant avait l'âme et le coeur d'un missionnaire irlandais, mais de surcroît l'obstination d'une mule corse, décida de s'attaquer à une tâche plus ardue encore. Il parti prêcher la parole divine en Prusse, auprès des tribus sauvages des environs de la Baltique, où il ne rencontra d'ailleurs pas beaucoup plus de succès qu'en Bohême. Malheureusement pour lui, la diplomatie et les moeurs prussiennes (ou plutôt polabes à l'époque, des environs de la Poméranie, entre la Vistule et l'Oder) s'avéreront, comme tout le monde le sait aujourd'hui, nettement moins conciliantes que les moeurs tchèques, et Adalbert, après avoir une fois de trop insisté lourdement et vainement sur les vertus du catholicisme,
    verra sa tête séparée de son corps puis plantée sur un pieu afin d'en repaître les corbeaux. L'histoire aurait pu en rester là, mais non, car dans la même année, son pote (à Adalbert), le roi de Pologne Boleslav Ier (dit le Vaillant, pas le même que le Cruel, père du Pieux) ...donc "Boleslav I. Chrabrý" (en Tchèque, "Bolesław I. Chrobry" en Polonais, ben oui, ça se ressemble, désolé, mais c'était pareil comme langue à l'époque) donc le roi de Pologne (Boleslav Ier le Vaillant) va racheter aux barbares les morceaux qui restent de l'entêté (Adalbert), puis le faire canoniser en 999. Evidemment, on commença alors à en publier grave des histoires sur la vie et l'oeuvre de St Adalbert, et il devint célèbre post-mortem. Tellement célèbre qu'en 1039, alors que le roi de Bohême "Břetislav Ier" envahit une partie de la Pologne,
    il rapatria les restes des morceaux du Saint à Prague, des fois que ça prendrait de la valeur. Eh, qui sait? Et apparemment de la valeur ça en prit, au point que les Polonais s'en défendent toujours d'avoir été volés, et qu'aujourd'hui des bouts de restes des morceaux de St Adalbert se trouvent autant en Pologne (à "Gniezno") qu'à Prague en la cathédrale St Guy, gui... qui, du reste (des restes), s'appelle officiellement cathédrale "Svatého Víta, Václava a Vojtěcha". Ben tiens, et alors pourquoi d'après-vous? Et du coup, ben St Adalbert est autant le St patron des terres de Bohême que de Pologne. Paf dans la trogne! Sauf que personne ne sait assurément lesquelles reliques des bouts de restes des morceaux de St Adalbert sont les vraies, si jamais il en est, des vraies.

    Maintenant que vous connaissez les deux lascars ainsi que leurs relations pour le moins diverses et variées, voire tendues parfois, je m'en vais vous expliquer comment est donc né ce couvent (ou monastère ou abbaye) de bénédictins en 993, le tout premier en terre de Bohême (de couvent bénédictin masculin). Z'allez voir, c'est Don Camillo et Pépone cette histoire. Vous vous souvenez qu'en 988, le roi Boleslav II avait recommandé à Aldalbert de prendre ses distances, et qu'il l'avait rappelé 4 ans plus tard. Bon, mais entre temps St Adalbert n'avait pas perdu le sien (de temps), car il s'était rendu à Rome auprès du pape Jean XV, puis au monastère du mocassin... du mont Cassin ("Monte Cassino") fondé par St Benoît (de Nursie), lieu de naissance du bénédictisme, enfin du parti de l'ordre des bénédictins.
    Et bien que constipé, Adalbert s'y était fait tout plein de potes (constipés comme lui) avec lesquels il s'entendait comme cochon en foire. Puis il était revenu sur Rome, où il reçu le fax du roi Boleslav II l'invitant à revenir en Bohême, qu'il (le roi) fallait qu'il lui parle (à Adalbert), et qu'il (Adalbert) devait arrêter de faire sa gueule de mauvaise tête. "Ben mon cochon!" se dit Adalbert, "oui, je vais remonter en Bohême, mais je te réserve une surprise de derrière mes fagots qui ne sera pas piquée des hannetons". Et c'est ainsi que vantant les jolies filles de Bohême, la bière exceptionnelle, le faible taux de chômage et la récente entrée du pays dans l'Union Européenne,
    qu'Adalbert réussit à convaincre plusieurs de ses camarluches bénédictins à le suivre en terre slave. Mais ça, Boleslav n'en savait rien. Le roi avait fixé rendez-vous à Adalbert à quelques kilomètres vers l'ouest du château (de Prague) afin que leur entrevue reste discrète, autour d'une marre (à canards) comme point de repère. C'est ainsi que les deux bougres se retrouvèrent après 4 années de séparation le 12 mai 992 à 15:00 pétante, sans arme et sans témoin. Et grâce à la belle soeur du mari de ma femme de ménage dont l'oncle travaille aux archives de la bibliothèque nationale, j'ai réussi à me procurer l'enregistrement authentique de leur conversation d'à l'époque (de Boleslav et d'Adalbert) reproduite sur une peau tannée de caribou des bois. Alors je ne vous mets pas tout (rassurez-vous, pas plus de 15 cm comme disait l'épicier à sa cliente :-)
    parce que certains passages sont inutiles, et qu'en plus les enluminures prennent de la place, mais juste l'essentiel pour bien comprendre la genèse du couvent de "Břevnov":
  • Boleslav: "Enfin quoi Adalbert, on ne va pas se faire la gueule, tout de même, enfin quoi, depuis le temps qu'on se connaît. Tu comprends, je suis dans une situation difficile moi, je ne peux tout de même pas mettre mes seigneurs et mes soudards au pain sec et à l'eau, les priver de fornication, de grivoiserie et d'obscénité parce que ça fait pleurer ton Seigneur d'en haut. Attends, c'est un putsch assuré dans le mois, c'est ça que tu veux?"

  • Adalbert: "Alors ça, genre, c'est ton problème, hein. Moi ce que je t'en dis, c'est que ça ne peut pas continuer comme ça, j'en ai discuté avec Jean à Rome l'autre jour, et il pense la même chose. D'autant plus que ton collègue, là, l'Otto III du St Empire, il sait se tenir lui, c'est pas un barbare comme vous autres. Puis tiens, puisqu'on y est, j'ai même ramené des kamarades d'Italie qui vont m'aider à prêcher la bonne parole, et tu vas voir, en quelques semaines, on va t'y mettre de l'ordre chrétien dans ta pétaudière païenne d'au château."

  • Et Adalbert siffle d'entre ses 2 doigts, et ne voilà t-il pas qu'une dizaine de frocards sortent des fourrés avec leur valise dans une main, agitant en l'air la bible rouge de l'autre.
  • Boleslav: "Attends Adalbert, tu déconnes ou quoi? Qu'est-ce que c'est que ces furieux en robe, et d'où qu'ils sortent, il sont nippés comme l'empereur Palpatine dans la Guerre des Etoiles, c'est dingue. Et d'abord est-ce qu'ils ont seulement leurs papiers en règle, genre permis de séjour, permis de travail, vaccinations...? Pis de toute façon je n'ai plus de place au château, tu comprends, c'est la haute saison et l'hôtel est complet, alors sans réservation, je ne peux pas les accueillir, désolé."

  • Adalbert: "T'inquiète, on en a vu d'autres. On va se construire un joli couvent, là, juste à côté de la marre aux canards, et on viendra régulièrement vous rendre visite pour mettre de l'ordre dans ton clandé salace. Tu verras, mes gaillards sont aguerris et chevronnés, en quelques semaines, la morale chrétienne et les moeurs orthodoxes triompheront de la paillardise et de la luxure actuelles. Ouah d'nom di diou, tu vas voir ce que tu vas voir mon Boleslav!"

  • Evidemment, en quelques fractions de secondes le roi imagina les effroyables conséquences, et comme un mauvais film, le scénario fâcheux défila devant ses mirettes: plus d'alcool, plus de filles, plus de bonne bouffe, plus de rigolade, plus de batailles, plus d'esclaves, manque à gagner, problème de cash-flow, dettes, licenciement, faillite et clés sous la porte... l'enfer quoi.
    Boleslav aurait alors tourné au rouge vif, ses joues se seraient gonflées comme une outre sous le robinet, et saisissant une poutre qui traînait là, il aurait tenté de la briser sur la tête d'Adalbert. Selon les témoins, ce n'est que grâce à la prompte réaction des acolytes du parti bénédictin qu'Adalbert dut son salut. Avec grand peine et rassemblant toutes leurs forces, il réussirent finalement à immobiliser puis désarmer le roi qui fulminait, injuriait et maudissait les ratichons jusqu'à la 20 ème descendance. L'altercation est toutefois restée dans l'histoire, car c'est de cette fameuse poutre que vient le nom du couvent. En effet, "břevno" signifie "poutre" en Tchèque, et "Břevnov" n'est autre qu'une dérivation linguistique courante, identique à celle de "Biagota".
    Alors vous pourriez me rétorquer "ben oui mais bon, il était roi quand même Boleslav, il aurait pu foutre ces emmerdeurs à la porte du royaume manu militari, non?". Ben non, justement, car le contexte de l'époque était tendu. Au sud il y avait le pape, catholique par définition, à l'Ouest il y avait Otto III, empereur du St Empire Romain Germanique et donc catholique également, au nord Boleslav Ier de Pologne qui soutenait le catholicisme sous couvert duquel il étendait ses frontières vers l'Est, et donc il ne faisait pas bon de s'en prendre trop ostensiblement aux croyants si l'on voulait rester en poste à la tête du royaume. Adalbert posera donc la première pierre du couvent, supervisera les travaux pendant quelques mois, puis ayant profondément ancré le ver catholique dans le fruit tchèque et estimant que son apostolat serait plus opportun en des contrées plus conciliantes envers la foi,
    il quittera la Bohême pour la Pologne en 994 où, comme tout le monde sait, la ferveur mystique s'enracinera fermement et durablement. Mais pas grâce à Adalbert puisque sa tête nourrira les corbeaux prussiens 4 ans seulement après l'aventure du couvent de "Břevnov".

    Le couvent a été retapé au début du XI ème siècle, sous les hospices du roi "Břetislav Ier", pis à nouveau au début du XIV ème siècle mais en style gothique. Malheureusement pour rien, car les Hussites le mettront à sac, à feu et à sang durant les guerres (hussites). Puis la guerre de 30 ans y apportera une seconde couche de dévastation bien propre,
    tant et si bien que le domaine sera entièrement reconstruit en style baroque à partir de 1708 (et pendant quelques 30 ans) par les génies architecturaux "Kryštof Dientzenhofer" puis son fils "Kilián Ignác", lui donnant l'apparence que nous connaissons aujourd'hui. Bon, je vous passe les détails architecturaux que vous trouverez dans n'importe quel guide bien fait, mais je vais vous parler de quelques autres éléments anecdotiques. Par exemple la crypte sous la basilique Ste Marguerite. Elle est de style préroman, à 3 vaisseaux, et serait du tout début du XI ème siècle. Elle avait été totalement oubliée, et ce n'est qu'à la suite de fouilles curieuses (contrepet :-) entre 1965 et 1969 qu'elle fut découverte par les archéologues. Aujourd'hui elle est fermée au public, et n'est accessible qu'exceptionnellement, mais grâce à mes photos,
    vous pouvez admirer ces vieilles pierres qui furent posées il y a plus de mille ans et survécurent aux divers chamboulements qui eurent lieu en Bohême.

    La seconde curiosité, apparemment plus accessible, est la salle dite Marie-Thérèse ("Tereziánský sál") car elle sert accessoirement de salle de concerts, de salle de galas, de salle pour grosse bouffe, bref, de salle à malec pour bamboulas diverses (faut bien rentabiliser).
    Au plafond se trouve une fresque splendide (de vers 1722) représentant le miracle du bienheureux (parfois saint) pèlerin "Günter" (ou "Günther?", "blahoslavený Vintíř" en Tchèque, vers 955 - 1045) représenté avec un paon (symbole de la délivrance des vanités de ce bas monde) et qui serait enterré dans la fameuse crypte d'au-dessus ("Günter", l'enterré, pas le paon, quoi que, peut être aussi...). Alors le miracle dont il était question, je ne vous en dirai rien parce que je ne l'ai pas écouté tellement je photographiais ce somptueux plafond, et d'ailleurs je ne sais même pas si notre plaisant bénédictin en a soufflé mot car j'étais loin,
    tellement je photographiais ce somptueux plafond. Bref, ouvrez l'encyclopédie Bondieusardilis et vous trouverez bien ça quelque part, pour ceux que ça intéresse (ah oui, et laissez-moi un commentaire aussi, que je sache de quoi qu'il en retourne).

    Pis il y a l'orgue, dans la basilique, qui serait l'oeuvre du facteur Tobias Meysner (ou "Meissner", du village de "Velká Ves u Broumova", "Großdorf" en Allemand des Sudètes).
    Mais ce qui rend cet orgue bougrement intéressant, c'est la boîte, enfin l'armoire, le truc que l'orgue il est dedans. D'ailleurs il n'y est plus, l'orgue dedans, car l'original a été remplacé il y a longtemps, mais la boîte est restée. Compte tenu de son originalité et de sa beauté, les experts s'accordent à l'attribuer au fils "Dientzenhofer" ("Kilián Ignác") ce qui constituerait une curiosité fichtrement intéressante car "Kilián" était architecte, et non faiseur de boîte à orgue. Mais après tout, il a également dessiné des autels (dans les églises), des portails, suggéré des statues, des vitraux, des boules d'escalier et de multiples objets hétéroclites
    (un vrai touche à tout ce Mr Bricolage), alors pourquoi pas une armoire à orgue? Ce qui conduit les experts à une telle hypothèse audacieuse, c'est la boîte à orgue dans l'église Ste Edwige de l'abbaye polonaise de "Lehnické Pole" ("Legnickie Pole" en Polonais, ou "Wahlstatt" en Allemand). Elle présente exactement les même traits d'originalité, le même nez tordu, le même front plat, et devinez qui a construit cette église Ste Edwige? Ben ouais, "Kilián Ignác Dientzenhofer". Alors hein, pourquoi pas l'armoire, après tout?

    Pis y a les trucs que j'ai pas vus, alors grosse frustration... et parmi ceux-là, les autres salons (chinois, bleu...) mais surtout la bibliothèque, magnifique, avec ses armoires baroques et rococos, plus belle (la bibliothèque) que le "Klementinum" selon certains qui l'ont vue, mais je ne sais même pas si elle est ouverte, de temps en temps ou sur commande. Une autre fois je la verrai peut être, mais j'ignore si l'on me laissera encore photographier? Lorsque les religieux furent chassés par les con-munistes, l'édifice fut réquisitionné par le ministère de l'intérieur et servit d'entrepôt et de stockage des nombreuses archives de l'administration.
    Et croyez-moi, les bolcheviks, ils s'y connaissent en paperasse bureaucratique de toute sorte qu'il faut archiver un jour. Inutile de vous dire que le couvent souffrit énormément de la présence de ces foireux, et non pas tant par manque total d'entretien, mais principalement par dégradation et dévastation pour ainsi dire volontaire. Ah il nous en a raconté des anecdotes l'amical frocard. Pis en montant dans la salle Marie-Thérèse, vous en verrez des photos compromettantes dans les escaliers, d'époque les photos, comme d'après la restitution (1990). Comme quoi c'est pas des affabulations de mystiques, ni des règlements de comptes sournois entre dépossédés cléricaux et nationalisateurs marxistes.
    Bref, ce qui est sûr, c'est que les bénédictins ont sacrément mis la main à la pâte (et accessoirement au porte monnaie) pour restaurer et sauver ce qui pouvait encore l'être après les 50 ans de saccage et de destruction (et de pillage?) par les artisans incultes du socialisme prolétaire. Chapeau bas mes frères! Et avant d'en terminer avec cette publication, j'aimerais vous informer de l'existence de l'hôtel Adalbert dans l'enceinte même de l'abbaye. C'est un peu excentré du centre ville (17 min en tram jusqu'au "Malostranské náměstí", à côté du pont Charles, ou 25 min jusqu'à "Národní třída", à côté de la place Venceslas), mais c'est au calme, plus au calme il n'y a pas.
    Je n'ai jamais invité l'hôtel personnellement (car je ne recherche pas le calme :-) alors je ne suis pas en mesure de vous en dire du bien ni du mal, fiez-vous à la description de leur site Internet, et si jamais vous y séjournez, mettez-moi un p'tit mot. Merci. Je caresse fermement l'espoir qu'un certain pourcentage de vos dépenses sera reversé dans la maintenance et la restauration du sublime édifice, et vous pourriez de surcroît en profiter pour demander une visite organisée et personnalisée du site, hein, c'est pas une idée bonarde ça? Demandée gentiment et accessoirement appuyée par une obole conséquente, je doute que les moines vous la refuse, cette visite.

    2 Comments:

    Anonymous Anonyme said...

    vraiment trop trop bon!!!!

    20 novembre, 2006 00:50  
    Blogger Strogoff said...

    Merci Monseigneur, merci bien pour votre appréciation. Et revenez souvent nous rendre visite.

    20 novembre, 2006 07:33  

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