samedi 6 avril 2013

Ville: Stavovské divadlo et Mozart

Cet édifice-ci, j'aurais dû vous en parler depuis longtemps. Parce qu'outre qu'il s'agisse d'un bâtiment splendide sacrément lié à l'histoire de Prague (comme du pays), il est totalement inséparable de Wolfgang Amadeus Mozart que je ne vous présente pas ici, puisque seul le lobotomisé mordu par Alzheimer pourrait ne pas le connaître. Et donc comme dit, le Théâtre des États (de Bohême), j'aurais dû vous en parler depuis lurette. Mais voilà, jusqu'à y pas longtemps, je n'avais pas de photo du dedans (ni de Mozart d'ailleurs). Hors en début décembre 2012, et dans le cadre des 20 ans d'UNESCO, Prague ouvrit nombreux monuments à la plèbe (dont nôtre théâtre). Aussi m'empressai-je d'aller photo-visiter, et du coup, je puis vous en faire une complète publie aujourd'hui (mais j'ai toujours aucune photo du Mozart). Notez que mes admirables clichés du dedans furent pris à l'aide d'un flash que j'eus la bonne idée de faire tomber de ma hotte direct dans mon soulier, bien avant le 25 décembre. Et je dois dire que c'est un auto-cadeau dont je ne puis que me féliciter (Canon SpeedLite 430EX II, pour les connoisseurs). Rapport efficacité/prix imbattable.

Les origines
Alors n'allez pas croire qu'un théâtre pareil, ça pousse sous le sabot d'un cheval (déguisé en boeuf). Nenni.
L'aristocrate à l'origine de l'idée bonarde dut faire face à moult oppositions avant d'obtenir son permis de construire, parce qu'on ne va pas se la raconter non plus, en ces temps, le théâtre, les saltimbanques, c'était pas de la haute prout-prout qu'il faisait bon de côtoyer. L'opposition venait donc de l'Universitas Carolina Pragensis toute proche, pour des histoires de moeurs et de moralité envers les jeunes zétudiants (tu parles, les jeunes zétudiants justement faisaient les saltimbanques de rue en cet endroit précis afin de se faire un peu d'argent de poche). L'opposition venait également de la population environnante, parce qu'en l'époque, la lampe à l'huile de phoque qui n'éclairait qu'une toise, la chandelle en suif de mouton qui puait le vieux kebab maintes fois recuit et la bougie à la cire d'abeille plus onéreuse mais bien meilleure, ben tout ça, c'était risque considérable d'incendie monumental et incontrôlé (cf. les feux de la rampe). L'opposition venait encore des carmes chaussés du monastère de St Gall ("svatého Havla"), comme quoi le théâtre serait un lieu de débauche, de vice amoral pareil à n'importe quel lupanar dont la ville en ces temps débordait (du reste c'est le monastère qui fut fermé 5 ans plus tard, suite aux reformes d'à Joseph II, mort de rire). Et l'opposition venait également et encore de la mairie qui gérait le théâtre "V kotcích" ("Kotzentheater"), dans la rue homonyme ("V kotcích"), détruit l'année même de l'ouverture du Théâtre des États, et qui (la marie) appréhendait la concurrence d'un théâtre neuf. Et face à toutes ces oppositions, ben l'initiateur s'en fut carrément aller demander son consentement à l'empereur de toutes les Zautriche, Zeppy second. Une fois ce dernier (second) ayant consenti, plus rien n'empêcha la mise en chantier du projet, et la première pierre du théâtre put être posée le 7 Juin 1781, le jour de la Ste Marie-Thérèse, impératrice et maman de Zepp II.

La construction du "Gräflich Nostitzsches Nationaltheater" dura seulement 2 ans, sous la baguette du maintes fois mentionné "Antonín Haffenecker" (cf. le portail rococo du palais "Nostic", l'intérieur du palais "Schwarzenberg", restauration classiciste du palais "Sweerts-Sporck", le collège du complexe de "Kladruby"...). On parle également dans mes sources d'un certain comte "Künigel", qui aurait apparemment dessiné les plans (architecte?). Mais je n'ai aucune référence dans mes archives sur ce bougre, aussi considérez-le avec précaution. D'un point de vue stylistique, l'édifice fut conçu classiciste. Mais il fut plusieurs fois retouché (cf. plus loin), aussi les experts le considèrent aujourd'hui néorenaissance.
La décoration est à mettre au compte de "Jan Jakub Quirin Jahn", touche à tout de tout ce qui est artistique (peinture, théorie de l'art, histoire, scoubidous et castagnettes...) mais surtout élève d'un de mes peintres favoris: "František Xaver Palko".

Quant au rideau d'avant scène, parce que c'est un élément indispensables du théâtre au même titre que le théâtre en soi, donc le rideau est l'oeuvre du directeur de l'académie des beaux-arts de Prague de l'époque, "Josef Bergler" (certaines de ses croûtes se trouvent à la Galerie Nationale). Malheureusement il n'est plus (le rideau comme le "Josef"), disparu en je ne sais quelles circonstances, mais une copie sous forme de tableau du projet du rideau se trouve dans le foyer du théâtre (j'en avais une photo de ce tableau, mais chais plus ce que j'en ai fait, flûte, c'est ennuyeux, alors je vous en mets une image pas de moi). Le rideau fut commandé en 1804 en l'honneur de François Ier (d'Autriche) qui invita Prague et son théâtre en septembre de cette année. La scène mythologique représente Thésée vainquant le Minotaure à coup de batte de base-ball dans la gueule. Le fondateur d'Athènes pavoise comme un coq devant les muses qui le couronnent de lauriers et le flattent ostentatoirement. En arrière plan sur la gauche, et afin de s'approprier le pouvoir, l'allégorie du vice (l'envie, la colère, la bêtise, l'ambition, la vengeance, la superstition, la cruauté, le poil pubien...) livre bataille à Hercule et Minerve armés d'éclairs Jupitériens. Autour de Thésée, les génies des 4 villes de Prague (avant l'unification en 1784) et le lion de Bohême (espèce aujourd'hui disparue) sur son socle invitent Thésée à prendre place dans le théâtre. Et finalement, rayonnant de lumière au sommet de la toile, Phébus arrive au grand galop de son quadrige afin de ne pas louper la représentation. Personnellement je trouve ça surchargé et confus comme une publie à Strogoff, mais il semblerait qu'en l'époque, la scène eut du succès.

En septembre d'une autre année, en l'occurrence 1836, un autre empereur invita Prague et son théâtre dans le cadre de son couronnement: Ferdinand V le bon (attention, numéro V en Bohême et en Hongrie, mais numéro I en Autriche). "Ah ben zut, flûte et caca-boudin" se dirent les officiels. "On n'a plus de rideau d'avant scène à peindre. Ca va lui pourrir son séjour au ponte. Qu'est-ce qu'on fait?" "Attend, y a 2 côtés sur un rideau, alors pourquoi qu'on n'irait pas peindre quelque chose à l'envers du déjà peindu?". Et paf, on confia l'affaire à "Tobias Mössner" qui peignit un sujet top kitsch: le fameux tilleul du pont Charles avec la Vltava qui coule peinard en dessous. Parenthèse. Le tilleul est un arbre plutôt rare en plein centre de Prague.
Alors quand celui-ci de surcroît pousse tout seul sur un bout de terre entre le pont Charles et "Novotného lávka" (où qu'aujourd'hui y a une gargote à touriste), c'est d'autant plus curieux. Le tilleul fut emporté par les crues de 1845, et avait selon les experts entre 250 et 300 ans. Mais retour à l'histoire. Et donc en son temps, le rideau d'avant scène était donc peint des 2 côtés afin de plaire aux 2 empereurs. Mais comme dit, il n'est plus, aussi passons à la suite.

Deux ans ainsi donc, et seulement 2 ans, pour terminer ce fabuleux édifice de forme rectangulaire, plus grand même que le "Burgtheater" viennois (l'originel, d'avant 1888, qui n'est plus aujourd'hui). La façade est décorée de deux paires de colonnes corinthiennes posées sur un porche permettant l'accès des carrosses venant déposer la haute. Entre les 2 paires de colonnes et sur les côtés respectifs se trouvent deux fenêtres superposées terminées en demi-lune dans un style néoclassique français (selon les experts). Sur les flancs, les fenêtres sont rectangulaires. Sur la façade toujours, l'on peut lire "Patriae et Musis MDCCLXXXI" (à la patrie et aux muses 1781) tandis qu'au Sud-est l'on peut lire "Franciscus Antonius S.R.I. comes De Nostitz - Rieneck Fundavit A.D. MDCCLXXXI" (fondé en l'année 1781 par François Antoine du St Empire Romain Germanique comte de Nostitz-Rieneck) et au Nord-ouest "Delegati Iinclyti Regni Bohemiae Raedificari Fervent A.D. MDCCCLIX" (les délégués du renommé royaume de Bohême firent reconstruire en l'année 1857). Le 21 avril 1783, eut lieu l'inauguration officielle sous la forme d'une représentation théâtrale dramatique allemande: "Emilia Galotti" de "Gotthold Ephraim Lessing" (pour ceux qui n'auraient pas vu le film, l'assassin est le fils du curé à droite en sortant de l'ascenseur). D'ailleurs au dessus du portail d'entrée se trouve un médaillon de "Gotthold Ephraim Lessing" rappelant l'évènement. Notez que lors de cette représentation, certains spectateurs émirent quelques remarques sur la taille des sièges, l'espace pour les jambes, que c'était genre comme un vol low-cost vers la mer en été. Aussi lors de la première reconstruction, les 1000 places d'origine furent réduites afin d'augmenter le confort des passagers. Le nombre de places actuel n'est que de 659, mais le théâtre est abondamment fourni en balcons privés offrant une parfaite intimité même aux plus flatu-opulents. Alors pour faire professionnel, je devrais vous écrire quelques lignes sur l'initiateur de notre édifice, "František Antonín Nostic-Rieneck". Mais je n'ai pas trouvé grand chose sur ce bougre, en tout cas pas plus que je ne vous ai déjà dit dans mes précédentes publies.
Je dois d'ailleurs insister ici sur le fait, que pour un lascar que l'on présente comme un vertueux patriote éclairé, l'histoire n'a pas conservé grand chose de sa vie, sinon la construction du théâtre. Bref, malgré qu'il fût de locution allemande, il semblerait qu'il défendit ardemment les intérêts de la Bohême (à l'instar du précepteur de ses enfants, "Josef Dobrovský"). Et c'est tout ce que je vous en dirai, du "František Antonín Nostic-Rieneck".

A pleine vapeur
Après les programmations allemandes et italiennes qui avaient la faveur du public noble, le Théâtre des États mit en avant des oeuvres en langue tchèque. Mais attention, pas de création tchèque, parce qu'à l'époque y avait pas grand chose (de connu). L'on mit en avant des oeuvres étrangères traduites en Tchèque. Et la première donc fut le "Deserteur aus Kinderliebe" ("Odběhlec z lásky synovské") de "Gottlieb Stephanie" (un des librettistes de Mozart), oeuvre jouée le 20 janvier 1785 (l'assassin est la belle-soeur de l'aumônier en descendant les escaliers en face du bar, si vous n'avez pas lu le film). En fait, la première vraie pièce vraiment tchèque fut jouée 1 an plus tard, le 10 janvier 1786 et s'intitulait "Břetislav a Jitka" (ou l'enlèvement au couvent) de "Václav Thám" (l'assassin est le mari de l'abbesse au fond du couloir à gauche). Notez du reste que les premières eurent souvent lieu en début d'année (tout particulièrement en janvier), et pour cause: avant Noël, personne n'a le temps d'aller au théâtre. A partir de février, pareil, c'est le grand retour au train-train annuel. Ensuite, compte tenu de l'exigüité des sièges, en été, lorsque tout le monde transpire l'un sur l'autre sous 30°C alors que l'autre ne prend une douche qu'encore moins souvent que l'un, personne ne s'aventure au théâtre. Et finalement en automne comme au printemps, le travail des champs... Du coup janvier, ben c'était l'idéal pour tous. Et z'allez voir par la suite, qu'en janvier... 45 rue Poliveau, j'veux 2000 francs de plus...

L'arrivée d'un certain Mozart
En 1786, ignorant alors tout de Prague, Wolfgang mit en musique les noces de figues à rots, sur un livret de "Lorenzo da Ponte". Remarquez que sur Wiki, vous pouvez lire que notre librettiste est connu pour avoir composé "les livrets des principaux opéras de Mozart". Sur la vingtaine d'opéras dont Wolfgang est tenu pour responsable, seuls 3 portent la signature de "da Ponte", soit 15%.
Ok, "les principaux" ne veut pas dire "la majorité" mais quand même, non? Bref, et le 1er mai 1786, pour la fête du travail, eut donc la première des noces de Figaro au "Burgtheater" de Vienne (l'ancien "Burgtheater", d'avant 1888). Le succès fut mi-figue (à rot) mi-raisin, genre les Viennois ne furent pas emballés d'enthousiasme radical. Ah ouais? Ben tiens, forcément, une première en mai et pas en janvier? T'imagines les odeurs et les mouches dans la salle? "T'inquiète" qu'il lui dit comme ça, le "Renzo", "les Autrichiens sont des pedzouilles incultes. On va aller se la jouer à Prague, l'opéra, parce que là-bas, ils ont le sens cultureux développé". Puis de rajouter "et la bière est bien meilleure et les filles bien plus jolies" (notez que "da Ponte" était un sacré bougre de queutard de la trempe de Casanova d'avec lequel il était par ailleurs bon pote, comme vous verrez plus loin dans cette publie). Maintenant l'histoire vraie du premier voyage à Prague est un peu plus compliquée.

En décembre 1786, l'impresario "Pasquale Bondini" (ce dernier mériterait nettement plus d'explication, tellement il fut important pour Prague et pour Mozart, mais pas maintenant, je commence à peine ma publie et elle va être plutôt longue déjà comme ça) eut l'idée de mettre en scène les noces de Figaro au Théâtre des États. Le succès fut immense, un délire total comme seule la Corée du Nord peut en connaître lorsqu'elle met sur une mauvaise orbite un satellite pourri (cf. le "Kaiserlich-Königlich privilegierte Prager Oberpostamtszeitung" qui parlait de chef-d'oeuvre sensationnel et inégalé... Mozart, pas la Corée). Et forcément, les furieux locaux d'opéra ne purent s'empêcher d'inviter le génial auteur à Prague. A court de pognon comme toujours, Wolfgang ne put résister à l'invitation. Et c'est ainsi que le 11 janvier 1787, accompagné de son épouse Constance, il sonna à la porte du palais de son mécène, le comte "Jan Josef (František) Thun", qui résidait à moins de 100 mètres de ma taverne d'amour d'à moi. La légende raconte, que lorsque l'officier des douanes contrôla les passeports de Mme et Mr Mozart à la porte d'entrée de la ville de Prague, il fut si stupéfait de les voir en chair, qu'il demanda à Amadeus s'il était bien "LE Mozart" qui composa le fameux opéra joué quelques semaines auparavant. Du reste le phénomène nota dans ses mémoires "ici, on ne parle que de Figaro, aucun opéra n’attire le public autant que Figaro...".
Pour vous dire comme il était devenu célèbre en quelques jours, comme Depardieu, avec son passeport russe de Mordovie, qu'il ne savait même pas que la Mordovie existait avant de rencontrer Mozart, cet âne de Pardieu.

A peine posé, le maître fut entraîné dans les pires embuscades par ses admirateurs. Le jour même, et avant qu'il n'ait eu le temps de prendre une douche, il fit connaissance avec Casanova au palais Bretfeld ("Bretfeldský palác, Nerudova 240/33") lors du bal masqué donné en son honneur (à Mozart). Le lendemain, visite du monastère de "Strahov" où il improvisa sur l'orgue le requiem (missa) de "František Xaver Brixi" (selon certaines sources, cette anecdote aurait eu lieu lors de son second voyage à Prague). Puis les soirs, virées dans les tavernes praguoises. L'une de ses préférées en ce temps était la "Nouvelle Taverne" ("Nová hospoda, Celetná 588/29"), aujourd'hui à l'Ange d'Or ("U Zlatého anděla"), édifice reconstruit début XIX ème siècle en hôtel de luxe (aujourd'hui hôtel Barceló). Là, Mozart fit la connaissance de "Josef Häusler" (dit " Hofmann" ou "Copánek"), harpiste de rue, saltimbanque, et amuseur de galerie après 3 bières. Joseph jouait de la harpe comme Pavarotti chantait l'opéra: sans savoir lire une partition. Mais son talent d'improvisateur sut attirer même l'oreille de Wolfgang, lorsque l'harpiste se mit à improviser sur les noces de Figaro. Le maestro se mit alors au piano, dans la taverne, et improvisa également une variation, que la postérité prétend avoir été offerte par Mozart à Joseph. Faux. Tandis que Mozart improvisait, quelqu'un dans la taverne prit les notes des notes, et plusieurs années plus tard, il en fit cadeau à un de ses potes. La première version de la variation mozartesque sous forme de partition se trouve dans une lettre de 1827, écrite par "Friedrich Wilhelm Pixis" (violoniste et professeur de musique au conservatoire de Prague) à son frère "Johann Peter Pixis" (pianiste et compositeur) à Paris.

Bref, Mozart eut à peine le temps de prendre ses repaires dans cette fabuleuse capitale, que hop, le 17 janvier 1787, il était dans la fosse pour diriger en personne ses noces (enfin celles de Figaro).
A nouveau, le délire fut total. Mozart offrit alors au public et à la ville sa symphonie n° 38 KV 504, aujourd'hui connue sous l'appellation "praguoise" (la symphonie praguoise, ou la symphonie de Prague). Composée sans doute en décembre 1786 mais jamais jouée auparavant, elle reçut sa première ce jour du 19 janvier 1787 au Théâtre des États sous la baguette du maître. Et le délire n'en cessant point, Amadeus refit péter une tournée de Figaro le 20 janvier. Ce soir même, "Lorenzo da Ponte" alors présent à Prague écrivit sur son iPad: "je ne peux pas décrire l'enthousiasme avec lequel les Tchèques ont accueilli la musique de Mozart. Je suis étonné que d'autres nations n'ont compris la beauté de sa musique qu'après plusieurs représentations, tandis que les Tchèques l'ont comprise la toute première fois" (pas sûr si "da Ponte" n'aurait pas écrit ça à propos de Don Giovanni, mais pas grave après tout, l'essential c'est qu'il l'eut écrit).

Mozart séjourna 4 semaines à Prague, 4 semaines pendant lesquelles il fut nanti d'une nouvelle commande: Don Giovanni. En fait, l'impresario "Pasquale Bondini" et son pote "Domenico Guardasoni", 2 Ritals baignés de musique et d'opéra depuis leurs dents de lait, avaient alors en charge la programmation du théâtre. Et compte tenu du succès... que dis-je, du triomphe de Figaro, ils avaient flairé la bonne aubaine financière. Du coup, laisser repartir le génie les mains vides aurait été assassin. Aussi paf, commande, avec livraison pour la saison d'automne de cette même année 1787. Wolfgang Amadeus quitta Prague le 8 février, et s'en retourna à Vienne pour se mettre au travail.

Mais bon, "au travail", oui et non, enfin pas vraiment puisque plutôt non. D'abord, parce que comme disait Léopold de son fils, "il laisse toujours tout au dernier moment".
Et ensuite, parce que ce même Léopold ne trouva rien de mieux pour retarder le travail encore plus, que de décéder le 28 mai 1787. Wolfgang en fut fortement mortifié, et mit un temps précieux à s'en remettre. Entre temps, la date de livraison et donc de la première de l'opéra approchai(en)t. Et elles approchaient nettement plus vite que le compositeur l'aurait voulu.

Le 4 octobre 1787, Mozart était de retour à Prague pour la seconde fois avec sous son coude une partition inachevée de son "débauché puni" ("Don Giovanni, ossia Il dissoluto punito"). Et toujours à ses côtés, son épouse Constance, enceinte jusqu'aux dents de la petite quatrième. Dans un premier temps, la famille logeait sur la place du marché au charbon ("Uhelný trh 420/1"), dans une auberge appelée "U Tří lvíčků", parfois "U Tří zlatých lvů" (aux 3 lions/lionceaux [dorés]). Aujourd'hui il se trouve au rez-de-chaussée un restaurant nommé "Wolfgang" que je n'ai jamais invité. Notez que lorsque je demandai à la guide qui nous promenait au travers du théâtre s'il était avéré que l'artiste s'en pictanchait "U Dvou koček", troquet fabuleux en son temps, situé juste en face du Mozart-logis à "Uhelný trh", mais qui aujourd'hui a perdu de son excellence de par son orientation clairement "trou à touriste", de par sa bière locale moyenne, mais où je retourne occasionnellement par nostalgie, donc lorsque je demandai à la guide s'il était avéré que Mozart s'en pictanchait là, elle me répondit par un sourire, genre c'est fort probable, mais c'est pas certain.

Et comme pour les noces, c'est "Lorenzo da Ponte" qui fut appelé pour écrire le libretto de Don Giovanni. Il fut logé à partir du 8 octobre à quelques mètres seulement de Wolfgang, dans l'auberge pour voyageur "Platýz" (aujourd'hui le palais "Platýz", après reconstruction et intégration de tous les édifices de la parcelle en un seul, au XIX ème siècle). L'on raconte que lorsque ce dernier avait besoin de quelque chose de son librettiste, il lançait des mandarines (déjà en ces temps l'on vivait grand train à Prague) contre la vitre de sa chambre de la rue d'en face pour attirer son attention (il fallut encore attendre une paire d'années avant que Alex Graham Bell n'invente le téléphone à manivelle qu'on tourne drelin-drelin pour joindre son interlocuteur).
Mais bon, ça ne devait pas arriver souvent, que Wolfgang ait besoin de quelque chose, parce que le travail n'avançait pas, n'avançait pas du tout, et faisait tellement que de ne pas avancer qu'on s'en demandait même s'il ne reculait pas. Le maître trainait en pyjama dans sa chambre, parfois allait se pochetrogner "au Temple", mais ne composait que rarement. "Le Temple"? Taverne renommée qui tient son nom de l'ordre des templiers lesquels avaient là leurs offices, il y a bien longtemps, avant que Fifounet le Bel ne les trucide jusqu'au dernier. Le nom du troquet, comme celui de la rue (des templiers), ont perduré. Mais après les (trop) nombreuses visites du génie, "le Temple" (également appelé l'Auberge de l'Hospital [de St Paul]) devint "la Cave à Mozart" jusqu'en 1911, lorsque la taverne disparut avec l'assainissement de la ville. Jusqu'à sa disparition, l'hôte pouvait lire sur l'écriteau "Zde jedl a pil a skládal Mozart, jmenovitě řízek, víno a Dona Juana". ("Céans mangea, but et composa Mozart, respectivement escalope, vin, et Don Juan"). Aujourd'hui un restaurant "U Templářů" se trouve à l'emplacement du fameux troquet (au coin des rues "Templová 589/1" et "Celetná 589/27"), mais n'a plus rien à voir puisque bien évidemment orienté envers une clientèle touristique. Bref... la date de la première dut être repoussée 3 fois, parce que Monsieur Mozart n'était pas prêt.

Tiens, anecdote, pour te dire. Le 14 octobre, Don Giovanni devait être interprété devant l'archiduchesse Marie Thérèse (attention, pas l'impératrice, Marie Thérèse fille de Léopold II et petite fille de la pondeuse invétérée) qui s'en rendait avec son prétendant Toine de Saxe ("Anton Clemens Theodor Maria Joseph Johann Evangelista Johann Nepomuk Franz Xaver Aloys Januar, genannt der Gütige") vers Dresde par Prague afin de célébrer leur mariage. L'on avait même imprimé les livrets dédicacés pour l'occasion. Ben ouais, mais le nouvel opéra n'était pas prêt, merci Monsieur Mozart, et l'on dut le substituer par les fameuses noces de Figaro en lieu et place. Sauf que ce choix fut totalement inopportun. T'imagines, le jeune et vierge tendron autrichien s'en rend à son mariage en Allemagne, et on lui présente sur les planches tchèques la réalité de la vie: la concupiscence, la tromperie, l'adultère, la lubricité, le sexe de la femme qui est toujours plus vert... poilu chez la voisine. Marie-Thé et Toine mirent les voiles avant la fin du dernier acte, ce qui eut pour conséquence de constiper l'Amadeus encore plus.

Et pour combler la constipation déjà bien entamée, "Antonio Salieri", compositeur à la cour impériale d'Autruchon-Gris finit par rappeler le librettiste "da Ponte" à Vienne le 15 octobre, afin qu'il lui tienne l'échelle tandis qu'il repeindrait le plafond du boudoir de Madame des fresques d'Axur (roi d'Ormus).
Les boules de plomb qu'elles lui pendaient pas, au Wolfgang. Mais z'allez-voir, il n'avait pas besoin de son librettiste tant que ça en fait (cf. plus loin). Devant tous ces retards et ces reports, la famille "Duškových/Dušek" déménagèrent le compositeur dans leur résidence "Bertramka" afin de le soustraire à toute source de distraction. Parenthèse. Alors il est des médisants, qui prétendent que madame "Josefína Dušková" aurait entretenu une relation lubrique avec Mozart, et que ce déménagement était des plus bienvenus afin de pinocher bourrique régulièrement. Les faits ne seraient pas tant avérés que ça, aussi je ne prendrai pas position. Une chose est cependant sûre, c'est que les 2 larrons (Wolfgang et "Josefína") étaient complices (ils faisaient par exemple du patin à glace ensemble sur la "Vltava" gelée), et que lui écrivait spécifiquement pour sa voix soprano d'à elle. Bref, Mozart n'avait plus d'excuse (sinon la tentation) pour ne pas turbiner vitesse grand V... Mais la villa parmi les vignes l'inspira, et il travailla. Mais il travailla à nouveau à la Mozart. La veille de la 4 ème première de Don Giovanni, l'imprésario "Pasquale Bondini" débarqua à la villa "Bertramka" pour contrôler l'avancement des travaux. "Et mon ouverture, elle est où mon ouverture?" Hurla-t-il à la face du compositeur. "Ca fait lurette que je l'ai composée dans ma tête" répliqua ce dernier, "mais l'écriture me retarde". "Di diou de crénom di diou, demain matin à 7h les copistes seront là pour récupérer la partition, toute la partition. Et si elle n'est pas complète, crénom di diou que si elle n'est pas complète...". Wolfgang commanda, un punch (le café ça endort), et sollicita Constance de lui lire des contes afin qu'il ne s'endorme point (la télé-poubelle n'existait pas encore sous Mozart). Et il se mit à écrire, à écrire tout ce qu'il avait dans sa tête, pratiquement sans rature. Puis les traits des notes de se raccourcir, les queues de se rallonger, les têtes de déborder sur la portée... sa main ne suivit plus son esprit. "L'écriture me retarde dans mon travail" se répéta-t-il en transe dans un semi-coma. Mais il écrivit. Il écrivit jusqu'au lever du soleil au petit matin les 292 mesures de l'ouverture de Don Giovanni, et pour les saxophones et pour les guitares compris. La quatrième tentative de la première de l'opéra eut finalement lieu le jour dit, le 29 octobre 1787, avec une heure de retard cependant, les copistes n'ayant pas eut suffisamment de temps pour reproduire les moult partitions.

L'opéra fut interprété a prima vista (sans la moindre répétition) au Théâtre des États, dirigé par le maître en personne et fut un succès énorme. Succès énorme à Prague, mais comme pour Figaro, succès non partagé à Vienne (les Autrichiens étaient décidemment des pedzouilles incultes). Notez que de cette première praguoise qui fit entrer notre théâtre dans les "top 10" de la culture mondiale, il ne reste aucune affiche. Donc si vous en découvrez une dans le grenier d'à mémé, n'allez pas allumer le feu avec.

Mi-novembre 1787, Mozart fut rappelé à Vienne afin d'être enfin engagé au service de l'empereur en échange d'un salaire fixe. Il caressait même le secret espoir d'être nommé "kapellmeister" (voire "oberhauptkapellsehrgroßmeister"), mais le poste revint à son rival "Antonio Salieri" (je ne vous parle pas ici des querelles entre les 2 bougres compositeurs, car vous pouvez les lire sur le Net, et surtout elles ne sont pas tant avérées que ça non plus). Durant les années suivantes, Wolfgang ne s'attarda pas à Prague. Invité à Dresde, Berlin ou Leipzig, il fit halte quelques heures pour boire une bonne bière mais pas plus. Il séjourna en particulier et en 1789 en l'auberge de la Licorne dorée ("U zlatého jednorožce, Lázeňská 285/11"), là même où 7 ans plus tard séjourna un autre génie, "Ludwig van Beethoven". Et surtout, il n'avait même pas besoin de s'attarder à Prague pour bourriquer Joséphine, car souvent icelle se rendait curieusement dans les mêmes villes que lui (inouï!). En fait, Mozart absorbait ces voyages dans l'espoir d'un poste de "kapellmeister" ou d'une commande juteuse. Malheureusement, aucun poste ne lui fut offert, et seules quelques commandes mineures (sonnerie de téléphone et ronflement de chasse d'eau) tombèrent dans ses cartons. En automne 1789 arriva enfin une commande conséquente de la part de l'empereur Zeppy Second en personne: "Così fan tutte", opéra bouffe en 2 actes sur un livret d'à nouveau "Lorenzo da Ponte" inspiré des paroles "sur le pont d'Avignon" ("les belles dames font comme çaaa, et puis encore comme çaaa...", genre "ainsi font-elles toutes"). La première eut lieu le 26 janvier 1790 (je vous assure que je n'invente rien avec ces premières en janvier) au "Burgtheater" de Vienne. Bon, ben comme d'hab, Autrichiens pedzouilles, succès mitigé, et surtout décès de l'empereur le 20 février, donc deuil et fermeture des théâtres comme des cinémas, discothèques et autres maisons du vice. Mais avec l'arrivée du printemps arriva une nouvelle commande.

Alors cette commande-ci, ce fut vraiment du bol que Mozart la reçut. Au printemps 1790, les Etats de Bohême (gouvernement local) réalisèrent enfin que le nouvel empereur Léopold II allait très bientôt se faire couronner roi de Bohême à Prague (début Septembre), et qu'en dehors de lui offrir un bouquet de fleurs et quelques chopes de bière "U Zlatého tygra", il serait encore bienvenu de lui composer un opéra de couronnement. Ben ouais, mais bon, entre le discutage, le financement puis le consensus, on était déjà en Juillet. Et ce n'est que le 8 juillet 1791 que "Domenico Guardasoni" (vous vous souvenez, il était bon pote de l'impresario "Pasquale Bondini", décédé en 1789) reçu mandat (et contrat) de trouver un compositeur afin d'écrire ce fameux opéra (de couronnement). Le mandat disait en substance qu'il fallait d'abord rechercher un compositeur fameux et notoire, afin qu'il compose sur un thème quelconque, et en cas d'urgence par manque de temps, faire au moins composer une musique sur le thème de la Clémence de Titus écrite par un cancéreux hyper connu: "Pietro Metastasio". Deux jours plus tard, "Guardasoni" partit pour Vienne afin de trouver son compositeur. La demande fut tout d'abord et tout naturellement soumise à "Salieri". Mais celui-ci refusa, au prétexte qu'il composait exclusivement pour le théâtre impérial. Mon oeil, il avait la trouille de ne pas finir à temps ouais. "Guardasoni" se souvint alors de Mozart, capable de miracles pour peu qu'il eût cependant envie d'en réaliser (des miracles, nuit et jour). Sauf que Mozart, en ce temps, avait un autre projet. "Ben oui, mais et ma flûte en chantier?" qu'il lui dit à l'imprésario. "Tu la finiras plus tard. Et c'est bien payé. T'as besoin de pognon non? Allez, quoi, fais un effort." Amadeus finit par se laisser convaincre. Il refourgua l'adaptation du livret à "Caterino Mazzola" qui, du reste, n'avait pas grand chose à adapter puisqu'il s'agissait de la ixième version ressassée du texte de "Métastase". Quant à Mozart, composant nuit et jour 24 heures sur 24, il créa ex nihilo en seulement 18 jours ce que l'on considère aujourd'hui comme l'un des meilleurs opéras sérieux ("opera seria") de la musique classique: la clémence du typhus.

Le 25 août 1791 (parfois le 28 seulement), le maître était de retour à Prague avec sa Constance, mais également en compagnie de son teneur d'échelle et élève "Franz Xaver Süßmayr", lequel écrivit certaines mesures de la partition. Une fois sur place et les jours suivants, Mozart resserra les derniers boulons afin que son oeuvre soit parfaite. C'était sa 4 ème visite à Prague, et il ne le savait sans doute pas encore, mais c'était également sa dernière. A la demande du public praguois, de la cour impériale, mais également de l'impresario qui sentait la manne financière tomber du ciel, il dirigea une fois de plus Don Giovanni le 2 septembre. Et finalement, le 6 septembre, le jour du couronnement, après la messe (du couronnement) en Do majeur K 317 composée par Mozart, eut lieu le soir la grande première de la clémence de Titus au Théâtre des États, devant l'empereur fraîchement couronné et toute sa cour prout-prout. A nouveau (décidemment les Autrichiens...), le succès ne fut pas au rendez-vous. L'on raconte même que lors de la première, cette vilaine courge d'impératrice Marie-Louise (d'Espagne, mais élevée en Italie, pour vous dire la tare) aurait prononcé les mots "una porcheria tedesca" (une cochonnerie tudesque [allemande]) à propos de l'opéra. Et le succès fut d'ailleurs si loin du rendez-vous, que l'imprésario "Domenico Guardasoni" s'en alla demander des dommages et intérêts aux Etats de Bohême (gouvernement local qui commanda l'oeuvre), comme quoi il aurait investi dans la commande, et le détachement de la haute l'aurait lésé. Lésé en partie seulement, car à nouveau et contrairement aux Trichiens, les Tchèques furent enthousiasmés par l'opéra et "Guardasoni" récupéra largement son investissement.

Les derniers jours de son dernier séjour praguois, Mozart le passa à nouveau chez les "Duškových/Dušek" en leur résidence "Bertramka". Il se concentra sur le requiem commandé en juillet, mais également sur l'opéra qu'il dut mettre pour un temps de côté, sa fameuse Flûte enchantée. Mais s'agissant d'une oeuvre collaborative, en particulier avec le "Theater auf der Wieden", Amadeus retourna à Vienne où se trouvaient ses co-auteurs. Là, il termina l'opéra, dont la première eut lieu le 30 septembre. Il dirigea personnellement les 2 premières représentations, et enfin, fort curieusement, le succès fut au rendez-vous parmi le public autrichien. Mais il était trop tard, épuisé par le travail, Mozart tomba malade le 20 novembre. Fiévreux, affaibli et mal nourri, son corps finit par l'abandonner dans la nuit du 5 décembre 1791 à l'âge de 35 ans, et fut inhumé dans une tombe commune dans la banlieue de Vienne.

Les funérailles viennoises furent à l'image de l'enthousiasme que les Autrichiens vouèrent à la musique du maître: pathétiques. A Prague par contre, la cérémonie funèbre organisée le 14 décembre fut grandiose. Les 120 membres de l'orchestre du Théâtre des États jouèrent son requiem (inachevé) en l'église St Nicolas de "Malá Strana", et du haut de la tribune d'orgue, "Josefína Dušková" sopranisa divinement en l'honneur du génie disparu auquel elle vouait, sinon de l'amour, une admiration certaine. Pas moins de 4.000 personnes "na Malostranském náměstí " rendirent un dernier hommage à Wolfgang Amadeus Mozart, Autrichien de naissance, mais praguois de coeur. "Meine Prager verstehen mich" jusqu'au bout.

Après la mort de Wolfgang Amadeus, sa veuve Constance se lança avec succès dans les affaires et dans la chanson. Fin XVIII ème siècle, elle fit la connaissance d'un diplomate et crivain danois, qu'elle épousa 10 ans plus tard à Bratislava. Ils vécurent à Copenhague, voyagèrent beaucoup dans toute l'Europe, et ce n'est qu'en 1824 qu'ils s'établirent à Salzbourg. Là, ils travaillèrent sur la biographie de Mozart, laquelle fut publiée en 1828. Constance décéda en 1842, soit 50 ans après son premier mari Wolfgang, et fut inhumée dans le petit cimetière de l'église St Sébastien ("Sebastiansfriedhof") aux côtés de sa tante Geneviève Weber, mère du romantique "Carl Maria von Weber". Et contrairement à ce que pourrait laisser croire les pierres tombales (cf. mes photos), Léopold Mozart, père d'Amadeus, repose dans la crypte commune sous les arcades.

Et même après Mozart, la vie continue
"František Antonín Nostic-Rieneck" décéda en 1794, et en 1799 (parfois 1798) les Etats de Bohême achetèrent le théâtre à la descendance. De "Théâtre Nostic", il fut rebaptisé en Théâtre des États, nom qu'il porte encore aujourd'hui. En 1807, et pour des raisons politiques, la communauté italienne dut quitter définitivement la direction du théâtre, et c'est la clémence de Titus qui clôtura le 24 avril leur double décade de bons offices sans lesquels le miracle praguo-mozartien n'aurait jamais eut lieu.
Le 23 décembre 1823 eut lieu la représentation en langue tchèque de "Die Schweizerfamilie" du compositeur viennois "Joseph Weigl". Le succès fut au rendez-vous, et ouvrit ainsi la porte à d'autres représentations en Tchèque. Les opéras "nobles" joués en langue originelle, soit Allemand ou Italien, étaient à l'affiche en semaine, et les samedis et dimanches, lorsque la "haute" s'en partait en week-end à Dos-ville Trou-d'balle St-trop-pet, les représentations avaient lieu en Tchèque. L'une des plus remarquables (représentation) fut interprétée le 2 février 1826, "Dráteník" (le raccommodeur de faïence/porcelaine), sur une musique de "František Jan Škroup" et un libretto de "Josef Krasoslav Chmelenský". Ce fut le premier opéra composé en, et pour la langue tchèque. A nouveau, énorme succès, ce qui conduisit "František Jan Škroup" à composer d'autres musiques sur les textes de "Josef Krasoslav Chmelenský". En 1827, il devint second "kapellmeister" du Théâtre des États, et outre les opéras en langue vulgaire, il prit soin de promouvoir des compositeurs peu (ou carrément pas) connus du public (par exemple un certain Hector Berlioz fut interprété à Prague). En décembre 1828, c'est le génie du violon "Niccolò Paganini" qui interpréta 6 concerts en notre théâtre. Le 25 novembre 1854, fut joué "Tannhäuser" de Richard Wagner (ce fut la première d'un opéra wagnérien dans l'empire d'Autruchon-Gris). Et au printemps 1867, c'est Charles Aznavour et Rika Zaraï qui invitèrent Prague pour la 3 ème fois en moins de 100 ans.

Pis arriva le 21 décembre 1834. Ce soir là fut jouée au Théâtre des États la première d'un opéra bouffe somme toute anodin: "Fidlovačka aneb Žádný hněv a žádná rvačka" ("Fidlovačka", ou sans ire et sans pugilat), musique "František Jan Škroup", livret "Josef Kajetán Tyl". Parenthèse linguistique. "Fidlovačka", un "astic" en Français: outil de cordonnier (généralement en buis) utilisé par les cordonniers/bottiers pour lisser le cuir. Dans notre contexte musical, la "Fidlovačka" (l'astic) représente la fête de St Astic, célébrée autrefois au printemps par les cordonniers praguois près du ruisseau "Botič" dans la vallée de "Nusle". Alors comment un bout d'opéra bouffe est devenu hymne national me demanderez-vous? Simple. Les paroles d'une des chansons ("Kde domov můj?", ou "Où est ma patrie?") racontent comment la patrie est bio-naturelle, simple, splendide, genre le paradis terrestre que c'est la Bohême (encore qu'avec l'arrivée de l'autre pignouf à la présidence, c'est à voir si le paradis ne va pas changer de costume). Et si vous remettez cette chanson dans le contexte historique des années de renaissance nationale, juste avant les révolutions du printemps des peuples de 1848, ben z'avez la recette du cocktail national qui va bien. Le lendemain de la première de l'opéra, la chanson était sur toutes les radios comme sur toutes les lèvres. Elle devint dès les années 60 du XIX ème siècle le hit nationaliste de la Bohême indépendantiste.
Et lorsque la toute nouvelle Tchécoslovaquie naquit du démantèlement de l'empire habsbourgeois après la première boucherie mondiale, la chanson nationale vint immédiatement et naturellement à l'esprit de tous pour faire figure d'hymne. Notez que jusqu'à la séparation tchéco-slovaque au 1er janvier 1993, l'hymne commun était composé donc de l'hymne tchèque, ("Kde domov můj?", ou "Où est ma patrie?") et de l'hymne slovaque ("Nad Tatrou sa blýska", ou "Les éclairs pètent grave au dessus du camion"), né dans le même contexte indépendantiste d'avant 1848 (alors ne me demandez pas de vous expliquer le pourquoi du camion, c'est une spécificité slovaque qui dépasse le bon sens commun). Lorsque la Tchécoslovaquie se sépara en 2, chacun des 2 pays conserva son hymne d'à lui pour soi.

Bon, mais revenons au compositeur, "František Jan Škroup". En 1837, il devint "hauptkapellmeister" (kapeltruc en chef) et ce pour une durée de 20 ans. En 1857, sans doute par lassitude, habitude, toujours pareil, il perdit son emploi. Pire, personne n'en voulait. "Škroup" trouva finalement un poste de chef d'orchestre à l'opéra de Rotterdam où il décéda en 1862 à l'âge de 61 ans et où il est toujours inhumé (au cimetière, pas à l'opéra, mais à Rotterdam). Combien de fois eut-il dû se chanter "mais où est ma patrie?"

Après que les jours de gloire soient arrivés
En 1862 ouvrit le théâtre temporaire ("Divadlo prozatímní", aujourd'hui intégré au Théâtre National), fierté de la renaissance tchèque, et les représentations en langue vulgaire déménagèrent là-bas. Le Théâtre des États, quant à lui, devint scène de langue (et d'administration) allemande, sous l'appellation "deutsche Königliche Landestheater" ("Královské zemské německé divadlo", ou Théâtre Royal Allemand de l'Etat [de Bohême]). En 1920, et dans le cadre d'une manif antiallemande, la foule tchèque occupa manu militari notre théâtre, lequel fut nationalisé (confisqué), mis sous administration du Théâtre National (tchécoslovaque) et renommé en "des États". Depuis, et en signe de protestation contre cet acte inique, le premier président de la république Tchécoslovaque, "TGM", ne remit jamais plus les pieds dans l'édifice (heureusement que bondieu eut la bonne idée de le rappeler à lui avant la mise en oeuvre des décrets Beneš, il en aurait fait un infractus dans sa culotte sinon).

La dernière représentation avant le second bordel mondial eut lieu en juillet 1939, avec l'opéra de "La Lanterne" de "Vítězslav Novák", d'après un récit de "Alois Jirásek". Et c'est ce même opéra de "La Lanterne" qui rouvrit le théâtre en juin 1945, après la fin du susmentionné bordel mondial. Pis après le putsch de la chienlit con-muniste, le Théâtre des États prit le nom de Théâtre de Tyl (du nom du librettiste de la "Fidlovačka", "Josef Kajetán Tyl"). Et ce n'est qu'en 1991, après la révolution de velours que le théâtre reprit son nom actuel d'origine de Théâtre des États. Et voilà.

Théâtre originel?
Alors certaines sources vont vous raconter que notre théâtre est, avec le "Stadttheater Leoben" (Autriche), le seul conservé jusqu'à jourd'hui presqu'en l'état. Hum... z'allez voir que le "presque" comme le "en l'état" sont matières à discussion. Ce qui est cependant vrai, c'est que le Théâtre des États de Prague est le dernier au monde restant dans lequel le maître Mozart eut dirigé. Les premières et nécessaires restaurations eurent lieu en 1859, suivies en 1881-1882 par d'autres. En 1881, eut lieu la tragédie du "Ringtheater" viennois (appelée le "Ringtheaterbrand"). Tout juste avant la représentation des contes d'Hoffmann (de Jacques Offenbach, pour info), le feu entra par la porte de derrière, et se propagea rapidement à tout le théâtre carbonisant quelques 400 personnes, soit la quasi totalité des spectateurs. L'année suivante furent prises les mesures anti-incendie qui vont bien, et s'appliquèrent dans tout l'empire à tous les théâtres, le praguois y compris. L'on dut alors restaurer à nouveau l'édifice entre 1890 et 1892, en particulier percement de sorties de secours avec portes s'ouvrant vers l'extérieur, élargissement des escaliers intérieurs, suppression des accourses en fonte et rajout de balcons extérieurs permettant l'évacuation (toujours visibles aujourd'hui au premier étage), et stricte interdiction de fumer, même des cigarettes électroniques pourtant tellement à la mode. Sous les con-munistes, le théâtre subit une première restauration entre 1973 et 1974, mais la plus significative, en particulier pour les intérieurs, date d'entre 1983 et 1984. Les fondations de l'édifice furent renforcées, comme les murs extérieurs.
Naquit une toute nouvelle buvette au sous-sol typiquement con-muniste (cf. mes photos), avec son vestiaire et sa galerie technique qui s'enfonce loin loin sous la surface de la place du marché aux fruits (cf. la plaque en fer renfermant l'ascenseur visible sur la place). Les peintures murales, plafonnales, et les reliefs des parapets furent rénovés. Tandis que les tons d'origine étaient or-blanc-rouge, ils furent remplacés par des tons or-blanc-bleu (cf. mes photos). Du reste si vous re-visionnez le film Amadeus de "Miloš Forman", alors vous verrez encore le théâtre dans son apparence d'avant (or-blanc-rouge) puisque les scènes furent tournées céans juste avant la réfection (de 1984). Le lustre datant de 1874, et qui fonctionnait encore au gaz, fut remplacé par une copie de quelques 800 kg et 150 ampoules (basse consommation?). Et afin de conserver l'exceptionnelle sonorité du théâtre, les mêmes matériaux que les originels furent employés. Notez qu'il y a 2 loges spéciales, l'impériale en face des planches, et la présidentielle à droite. La première est vide puisqu'il n'y a plus d'empereur depuis Jean-Bédel Bokassa, tandis que la seconde est réservée en permanence pour Guignol (Tatav tête de noeud avant, Miloš Zeman maintenant). Mais ne soyez pas jaloux, la vue de cette loge est médiocre. Profitez donc plutôt des 664 autres places assises dont une grande partie en loges confortables sur plusieurs étages, ou profitez (mais un peu moins) des 40 places debout pour les hémorroïdaires. Alors ceux qui suivent me diront que plus haut, j'avais dit qu'il y a 659 places assises, et maintenant 664. Eh ouais, je n'ai pas écrit cette publie en 1 seul jour. Malheureusement les cours de la bourse changent constamment, aussi d'un jour à l'autre, entre la retraite du hachis Parmentier et le cheval du pape au boeuf...

Anecdotes, historiettes, et autres légendes
Devant le théâtre, sur la gauche de l'entrée principale, se trouve une statue en bronze vide du dedans, intitulée de plusieurs noms (piéta, commandeur, manteau de la conscience, machin...), et oeuvre de "Anna Chromý". Vous retrouvez cette même sculpture à Salzburg devant la cathédrale St Rupert (et encore ailleurs). Quant à sa signification, dans l'opéra de Mozart, elle est évidente (le commandeur est un personnage clé plein de symboles). Et pour le reste, je vous laisse lire wikipédia (c'est pas toujours simple de comprendre l'art, sans dec).

Alors quand je vous ai écrit plus haut que les funérailles viennoises furent pathétiques, j'ai légèrement exagéré. Une fois que l'élève "Franz Xaver Süßmayr" eut terminé le requiem inachevé par le maître pour cause de décès inopportun, un concert en l'honneur de Mozart fut organisé à Vienne et dirigé par "Salieri" en personne (pour vous dire qu'il n'y avait sans doute pas autant d'animosité entre les 2 bougres que ce que les journaux à scandale voudraient bien laisser croire).
Clairement, il n'y eut pas autant de monde qu'à Prague, mais bon, les honneurs minima lui furent rendus quand même.

Pourquoi Prague vénérait tant Mozart et pas Vienne? L'on dit qu'en chaque Tchèque se cache un musicien. Et c'était d'autant plus vrai en cette fin du XVIII ème siècle qu'aujourd'hui. Chaque petit noblaillon avait son orchestre, et Prague, certes banlieue provinciale par rapport à Vienne, était cependant multi-cosmopolite. Ici les oreilles étaient habituées à entendre et à jouer du différent, du moderne de toute l'Europe. Les mozartologues recensèrent pas moins de 25 musiciens tchèques d'envergure européenne qui furent proches du génie lors de ses séjours à Prague. Ici, les oreilles comme les esprits étaient prêts pour la musique d'Amadeus. Prague avait son nouveau théâtre, ses propres musiciens, ses amateurs de musique, et tous attendaient que le maître crée, compose selon son propre talent, et non pas selon les désirs de la cour ou de la mode viennoise en vigueur. Vienne par contre était la capitale d'empire, et la bienséance, la norme, la convention et le lèche-cultage bienpensant étaient de rigueur.

Parmi ses tavernes préférées que Mozart fréquentait assidûment et que je n'ai pas encore mentionnées, je dois vous signaler "U Štupartů", qui donna son nom à la rue. La maison en son temps eut appartenu au roi Jean de Luxembourg, et son fils, le bon roi Charles IV, y séjourna plusieurs mois lors de son retour de France, en 1333, lorsque le château de Prague était alors un taudis insalubre sans chauffage, sans eau coulante, et sans gaz ni électricité. En 1664, l'immobilier fut acquis par un certain "Petr Štupart z Löwenthalu" qui l'agrandit de la maison d'à côté. Aujourd'hui, l'édifice n'est plus, car il fut démoli dans le cadre de l'assainissement de la ville en 1911. Il se trouvait globalement à l'emplacement de l'actuelle boîte de nuit Chapeau Rouge, "Malá Štupartská 647/4". Un autre établissement régulièrement fréquenté (et pour cause) se trouvait au coin de la rue "Havířská", à 20 m du théâtre, et faisait débit de vin et de café. Au Raisin Bleu qu'il s'appelait ("U Modrého hroznu"). Pareil, l'édifice n'est plus depuis 1899. Et enfin, il est encore fait mention dans mes sources d'une taverne nommée "Pod Petřínem". Je doute qu'il s'agisse de l'actuelle taverne, mais à défaut de Wolfgang, vous avez toutes les chances d'y rencontrer Strogoff, car ce bistroquet est des plus recommandables pour sa bonne bière comme pour ses plats goûteux.

Bon, et maintenant le morceau de choix, l'affaire Mozart-"da Ponte"-Casanova.
Mais un peu de flashback en arrière, avant d'entamer le sujet. "Lorenzo da Ponte" étudia au séminaire, et fut ordonné prêtre en 1773. Trois ans plus tard seulement, il dut démissionner de sa charge d'enseignant au séminaire pour ses prises de positions trop rousseauistes. Il partit alors pour Venise où il découvrit la vie: le théâtre, la poésie, le jeu, son pote Casanova et les femmes. Et justement, c'est à cause d'une femme dont il tomba follement amoureux (z'imaginez, un prêtre?), qu'il fut expulsé de Venise. Il se rendit alors à Dresde, en 1780, où il s'investit furieusement dans le théâtre. En 1783, il arriva à Vienne et travailla avec "Antonio Salieri" pour le théâtre impérial. En cette même année, il rencontra également Mozart pour la toute première fois. Entre 1784 et 1785, même Casanova était en la capitale d'empire et les 2 bougres y faisaient les 400 coups. A partir de 1785, Giacomo prit ses fonctions de bibliothécaire auprès du comte "Josef Karel Eusebius z Valdštejna" à "Duchcov" en Bohême, tandis que "Renzo" travaillait tantôt pour "Salieri", tantôt pour Mozart.

Maintenant on va faire dans l'agathachristisme. Resituons-nous le 15 octobre 1787. "Antonio Salieri" rappelle le librettiste "da Ponte" à Vienne, Mozart n'a toujours pas terminé son Don Giovanni, et pourtant, le 29 octobre 1787, a bien lieu la première de l'opéra, au grand complet du début à la fin. Question Mr Céleri, et qui donc termina le livret en l'absence du librettiste? (Poirot? Ah bon? Bon. Alors question Mr Poirot...)

En 1924, l'on découvrit dans les quelques 10.000 pages de papier manuscrit rédigées par Giacomo Casanova au château de "Duchcov", deux feuillets de vers gribouillés de la main du libertin (les graphologues sont formels). Ces vers se rapportent à la scène du quintette de l'acte 2, le moment où Leporello, devant la maison de Donna Anna et déguisé dans le costume de son maître (Don Juan), est démasqué par les autres bougres (Ottavio, Anna, Masetto et Zerlina) qui veulent lui faire la peau, mais qu'il (Leporello) tente de s'expliquer que c'est pas lui, que c'est pas de sa faute, que tout est de la faute du sexe poilu de la femme qui...
Extrait de la version casanovienne "Leporello: Don Giovanni, et lui seul, m'a contraint à me déguiser. De tous ces malheurs il est l'unique raison. Je mérite le pardon. Je ne suis pas coupable. Toute la faute incombe à ce sexe féminin qui lui fascine l'âme et lui enchaîne le coeur. Ô sexe séducteur! Ô source de douleur!"

Quoi, mais c'est énorme! Eh ouais Mr Navet, du coup 2 options à la question du qui donc termina le livret en l'absence du librettiste (Poirot? Mais oui, Poirot, suis-je bête alors. Du coup 2 options Mr Poirot...). Option une: Casanova termina le livret, soit à la demande de "da Ponte", de Mozart, ou des 2 à la fois. Ben oui, mais le livret final est différent du texte casanovien retrouvé. Option deux: "da Ponte" termina son travail avant de quitter Prague. Bon, ok, mais quid du texte retrouvé au château de "Duchcov"? Deux options à nouveau Mr Pruneau... Poirot. Option une: Casanova qui était à la première de l'opéra au Théâtre des États écrivit une variante, pour l'on ne sait quelle raison. Option deux: Casanova aurait écrit une (grande?) partie du livret de l'opéra et "da Ponte" l'aurait modifié, adapté, scénarisé.

Outre que les 3 larrons se connaissaient parfaitement (3 hommes des lumières, 3 esprits libres francs-maçons, 3 libertins, amateurs de femmes et de jeux), qui était le plus à même d'influencer, parfaire le texte de Don Giovanni? Qui aurait parachevé une sorte d'embryon de la vie casanovienne, une narration réduite de "L'histoire de sa vie" sinon Giacomo en personne? Casanova aurait raconté ses aventures à "da Ponte", lequel les aurait mises sur livret, et en l'absence de l'un parti pour Vienne, l'autre resté à Prague aurait resserré les derniers boulons du livret. Il s'agit de la version la plus probable, et sans avoir de certitude, nombreux historiens sont aujourd'hui persuadés que Casanova aurait, pour le moins, inspiré l'opéra, et sans doute même dans une large mesure. Mais attention, cette oeuvre n'aurait jamais vu le jour sans la coopération étroite de ces 3 génies charismatiques. Don Giovanni est un subtil mélange d'ironie, d'humour et de drame adroitement assaisonné de sexe, de péché et de manipulation.
Toutes ces qualités étaient propres à nos 3 bougres (certes, un peu moins propres à Mozart qu'aux 2 Italiens) qui refusaient d’être assujettis aux normes sociales et aux conventions de la société viennoise. De l'intime communion de leurs esprits prolixes comme de leurs prodigieuses expériences de la vie naquit cet opus magnum sans doute le plus inspiré du répertoire lyrique mondial.

Et pour terminer avec "da Ponte", à la mort de l'empereur Joseph II, il part pour Trieste, puis Londres, et enfin New-York en 1805. Là, il écrit ses mémoires, fait jouer Don Giovanni pour la première fois aux Amériques le 23 mai 1826, et décède toujours à New-York en 1838. Il repose encore aujourd'hui dans le cimetière de la "Saint Patrick's Old Cathedral, Mulberry Street".

Bon, ben j'en reste là. N'oubliez pas d'aller mettre les gosses au lit, parce que j'ai dû vous retarder un peu quand même, non? Mais vous comprenez qu'avec un sujet pareil, on ne peut pas faire "Guide vert du moutard", genre 5 lignes et bonne nuit les zenfants. C'est pas possib'. Alors bonne nuit quand même, et pour zinfo, le Théâtre des Zétats se trouve là: 50.08578N, 14.42330E.

samedi 2 mars 2013

Ailleurs: Mémorial, Špork & Charles VI

Celui-là, je l'ai découvert alors que je m'en remplissais la base de données POI.CZ des oeuvres de "František Maxmilian Kaňka". Un monument presqu'insignifiant, dans un trou ("Hlavenec") encore moins signifiant, et pourtant... Encore une belle histoire comme je les aime bien, z'allez-voir.

František Antonín Špork
En fait, toute l'histoire est intimement liée à ce bougre de noblaillon-couillon, au comte "František Antonín Špork" (1662 - 1738), envers lequel je partage un sentiment mitigé de sympathie et d'antipathie cumulées. Ce personnage original haut en couleurs baroques était connu pour son mécénat artistique, son sens de la liberté intellectuelle, d'acceptation religieuse et de philanthropie (encore que...). Les revers de la pièce étaient sa quérulence, son impétuosité et la frustration inhérente à sa fatuité. "Špork" était l'exemple même de la dualité du Yin et du Yang en Bohême baroque. Ses fêtes étaient surchargées d'hectolitres de bons vins et de tonnes de bonne croûtance, alors qu'il livrait bataille pour chaque cent dépensé sur ses domaines.
Il publiait à ses frais des textes saints et moralisateurs, alors qu'il cuvait rancune et soif de vengeance pour les torts provoqués envers lui par les glises. Il eut souhaité être bon envers ses sujets par l'éducation et le bien être, alors qu'il punissait du fouet jusqu'au sang toute faute aussi insignifiante fut-elle. Jeteur d'huile sur le feu et provocateur impénitent, il faisait rapidement amende honorable et présentait profondes excuses.

D'aucuns lui prêtent des comportements esclavagistes envers ses sujets, d'autres lui attribuent la création de la première loge maçonnique tchèque. Les uns affirment qu'il pratiquait (faisait pratiquer?) l'alchimie, les autres qu'il souffrait d'exhibitionnisme névrotique. Allez savoir. Ce qui est cependant incontestable, c'est son insatiable besoin de reconnaissance sociale. Ses origines roturières (cf. plus loin) incitant la vraie noblesse de souche à le considérer comme un arriviste parvenu, il n'eut de cesse durant toute sa vie d'attirer l'attention d'icelle (noblesse de souche) par toute sorte de subterfuges comme par l'accumulation de titres, d'honneurs, de décorations et de gloire. Personnage des plus controversés de l'ère baroque, qu'aujourd'hui l'on qualifierait volontiers d'hyperactif et chaotique (pour le moins), le comte "František Antonín Špork" fait incontestablement partie de l'histoire de la Bohême. Mais oyez plutôt.

La famille "Špork", d'origine modeste, débarqua en Bohême, comme beaucoup d'autres opportunistes, avec les armées de la ligue catholique après la bataille de la montagne blanche. Acquérant moult domaines à prix bradés lors du pillage systématique auquel se livrèrent les vainqueurs, les "Špork" devinrent ainsi l'une des familles les plus fortunées du royaume. A l'âge de 22 ans, François-Antoine hérita des biens familiaux. Une fois diplômé en droit à l'université Charles (alors appelée Charles-Ferdinand, sous les Habsbourg), il voyagea dans les années 1680-1681 en Europe (Angleterre, France, Italie, Hollande et Spagne) où il découvrit les arts, les sciences, les théologies, les filles (poilues en Espagne)... enfin tout ce qui lui fut par la suite utile dans la vie. Une fois reviendu en Bohême, nôtre bougre aspira à embrasser une carrière politique. Ainsi il devint rapidement et successivement intendant, gouverneur, conseiller... Mais voilà, ces fonctions ne le passionnaient pas, loin de là, et seuls l'intéressaient les titres pompeux et les statuts sociaux inhérents qui enivraient de prestige son outrecuidante personne. Aussi il abandonna rapidement l'administration pour se consacrer à sa fortune, de laquelle il put vivre richement sans même fiche le moindre doigt à la pâte.

Commençons par le mécénat. Alors parmi les fabuleux génies qui eurent droit aux largesses du mécène, mentionnons:
- tout d'abord "Matyáš Bernard Braun", sculpteur émérite nommé dans chaque troisième publie historique mienne.
- "Petr Brandl", un de mes peintres préférés dont la vie fut un roman d'aventures farfelues qui mériteraient d'être publiées en première page de mon blog.
- "Giovanni Battista Alliprandi", architecte talentueux ayant façonné nombreux édifices notoires de Prague. Bien évidemment, vous pouvez trouver la liste de ses oeuvres dans cette richissime base de données POI.CZ.
Et bien d'autres, mais leur activité artistique n'ayant pas dépassé les limites du "c'est pas trop mal", je ne vous en parlerai pas ici afin de ne pas surcharger inutilement mon blabla.

Ensuite parmi les réalisations les plus remarquables que l'on doit au philanthrope (soi-disant), il est le complexe de "Kuks" dont je ne vous dirai rien aujourd'hui (enfin pas grand chose) parce que je vous en prépare une publie depuis quelques 8 ans, et que je caresse fermement l'espoir d'en accoucher un jour sous peu (dans 9 mois?).
Si, juste vous dire que ce somptueux complexe baroque se composait en son temps de termes, d'un palais, d'un théâtre, d'une bibliothèque, d'une église, d'un terrain de course (pour canassons), d'un hôpital gratuit pour les pauvres, des dépendances pour les pensionnaires comme pour les employées, des toilettes séparées pour hommes et pour femmes... C'était énorme. Malheureusement, aujourd'hui et par suite d'inondations, d'incendies, de pillages en temps de guerre, de con-munistes en temps de paix, et tout simplement par suite de non intérêt, il ne reste plus tout de ce qu'il y avait à l'origine. Ceci-dit, le complexe n'en reste pas moins digne d'attention, mais comme dit, une autre fois, dans le cadre d'une publie complète.

Mentionnons aussi que "František Antonín Špork" introduisit en royaume de Bohême l'opéra italien en promouvant et faisant jouer des oeuvres de façon quasi permanente dans ses palais de Prague comme de "Kuks". Déjà en 1699, lorsqu'il fit reconstruire son palais (aujourd'hui "Swéerts-Šporkův palác") rue "Hybernská", le mécène y fit adjoindre un théâtre en bois (pour la coustique). Inauguré le 4 octobre 1701, il fut la toute première scène indépendante à disposition du public présentant des compagnies itinérantes en provenance d'Allemagne, d'Italie et de France. Puis suite au fabuleux succès de "Constanza e Fortezza" ("Johann Joseph Fux"), opéra joué en 1723 pour le couronnement de Charles VI, "Špork" engagea une compagnie italienne d'opéra en 1724, qu'il fit jouer régulièrement à Prague comme à "Kuks". Ce fut la première pierre de la longue tradition théâtropérationnelle en Bohême, tradition à propos de laquelle je vous prépare une publie de longue haleine depuis plusieurs mois. Et pour terminer, entre 1726 et 1736, furent joués dans le théâtre du comte 6 opéras de Vivaldi, dont 2 premières (Vivaldi en personne visita Prague en début des années 1730 dans le cadre de ces représentations). Mais Vivaldi c'est chiant, aussi je ne vous en dis pas plus.

Maintenant et surtout, dans la série musique et opéra, mentionnons que nôtre comte saugrenu introduisit, toujours en royaume nostre, la trompe de chasse, qui, contrairement à une croyance bien ancrée, n'est pas un cor de chasse. La trompe est accordée en ré, et fait pouêt-pouêt-tut-tut quand on souffle dedans. Le cor est accordée en mi-bémol, et fait tut-tut-pouêt-pouêt (mais seulement quand on souffle dedans, comme la trompe). La trompe s'utilise lors des chasses à courre et informe le bestiau des bois qu'il est temps de mettre les voiles au galop parce qu'une meute d'imbéciles furieux va leur tomber sur le râble. Le cor s'utilise lors des parades militaires et informe le public qu'il est temps de se mettre au garde à vous parce qu'une meute d'imbéciles furieux va commémorer un massacre passé. Bon, mais arrêtons nous un instant sur l'introduction de la trompe de chasse en Bohême, parce que ce n'est pas un évènement aussi anodin qu'il pourrait le laisser croire (et c'est important pour nôtre histoire d'aujourd'hui).

Auparavant, en Bohême, on chassait le gibier à coup de Richard Clayderman sur du piano à queue. C'était d'une redoutable efficacité, à faire courir jusqu'aux limaces à des kilomètres à la ronde. Malheureusement, en termes organisationnels et logistiques, l'affaire était nettement plus revêche. Outre l'encombrement et le poids de l'instrument, ce dernier était particulièrement sensible du derme à l'humidité. Aussi l'on chassait l'après-midi quand il pleuvait le matin, et on chassait le matin quand il pleuvait l'après-midi. Avec l'introduction de la trompe de chasse, l'on pouvait se divertir indépendamment de la météo, et l'on gagna énormément en mobilité ce que l'on perdit un brin en efficacité (du reste ceux qui suivent auront remarqué ma subtile plaisanterie: la limace est sourde comme un sonneur de cloches à la Toussaint, du coup jouer du piano ou souffler dans une trompe, c'est comme pisser dans un violon pour une limace. Ha ha ha...) .

Alors comme vous pouvez lire dans le rapport de la conférence internationale des joueurs et facteurs de trompe de chasse qui eut lieu à "Brno" en 1981 (véridique), et dont le texte me fut procuré par ma femme de ménage dont le mari se passionne pour cet instrument depuis qu'aux premières notes du cuivre, l'épagneul breton de son fumier de voisin du d'sous lui retourne l'appartement à la recherche du goupil éventuel... donc comme vous pouvez lire dans ce rapport, c'est en début des années 1680, que le comte "František Antonín Špork" découvrit la trompe de chasse en France, dans le cadre des chasses dites "à courre, à cor et à cri", et décida de l'introduire sur ses domaines en Bohême avec toutes les festivités bacchanales qui accompagnent ces massacres invraisemblables.
Parenthèse linguistique: la vénerie (chasse à courre avec meutes de chiens et d'imbéciles) se dit en Tchèque "parforsní hon", où "parforsní" est un dérivé du Français "par force" (de chiens, en Français dans le texte). Même l'Allemand adopta ce terme sous la forme "Parforcejagd: auf der französischen Parforcejagd wurden die Tiere "durch Hundekraft" (par force de chiens) bis zur Ermattung gehetzt...". Bref, mais revenons au comte. Et parce qu'il avait sagacement remarqué que non seulement souffler dans la trompe était indispensable pour le bon déroulement de la chasse, mais que de surcroît une telle fanfare insolite pouvait le faire remarquer par, et se démarquer des autres noblaillons de l'empire, il envoya 2 de ses sujets en voyage d'étude Erasmus à Paris, afin qu'ils y apprennent à souffler dans le tuyau (et en sortir pouêt-pouêt-tut-tut), mais également afin qu'ils s'y instruisent de l'art et de la manière du cérémonial inhérent. Eh ouais mais bon, et parce que la chasse à courre c'est comme les asperges, c'est seulement en saison, alors les bougres restèrent plus de 2 ans en France avant de réintégrer les bons services de Mr le comte, dûment instruits de tous les secrets de la cynégétique. L'investissement valut cependant la peine, car à leur retour, les demandes d'enseignement affluèrent de tout côté de toute la noblesse de tout l'empire, afin d'apprendre l'art du massacre de gibier "à la française". Et pour couronner cette noble pratique de tout le prestige qu'elle mérite, Mr le comte créa le 3 novembre 1695 l'ordre tchèque de St Hubert dont il devint le premier grand maître. Notez toutefois que cet ordre tchèque n'a rien à voir avec l'ordre de St Hubert bavarois. Alors que ce dernier remonte à la mi-XV ème siècle et jouit d'une réputation certaine, l'ordre tchèque disparu à la mort de son créateur, pour n'être renouvelé qu'en 1992 par des membres dont je ne puis rien vous dire sur, car leur site Internet est virussé pourri par des malwares malveillants.

Outre la trompe de chasse, François-Antoine ramena encore de France l'amour des livres. Il avait en sa possession une des plus remarquables collections de bouquins divers, et même mieux, il possédait carrément à "Lysá nad Labem" sa propre imprimerie. Il aurait, selon la rumeur, édité plus de 150 ouvrages, principalement des traductions de livres en langue française de type philosophico-théologique ou auto-éducatif (pour ses paysans, qu'il leur distribuait gratuitement, genre "l'informatique pour les nuls"), sans compter nombreuses satyres, pamphlets, tracts... Et justement, un de ces pamphlets... Libre penseur, il détestait le fanatisme, les jésuites (il avait fait décorer un tableau en l'église de "Kuks" de diables méphistophéliques aux faciès des jésuites du noviciat voisin de "Žíreč"), coquetait volontiers avec des gens de confession différente (hussite par exemple), et contrebandait en loucedé de la propagande anticatholique interdite en nôtre royaume. En l'année 1729, à force de bouffer du jésuite particulièrement vendredi et jour de carême, ces derniers finirent par lui rendre la monnaie de sa pièce en l'accusant d'imprimer hérésie et blasphème qui font pleurer monsieur bondieu. Le palais de "Lysá nad Labem", où se trouvait son imprimerie, fut envahi par les agents de la force publique mandatés par l'empereur Charles VI en personne, lesquels emmenèrent quelques 12 chariots de preuves accablantes jusqu'au consistoire de la sainte inquisition. L'imprimerie fut fermée, le comte incarcéré (temporairement cependant), et la peine de mort pesait sur ses épaules d'infidèle forcené. L'enquête dura 7 ans. 7 longues années durant lesquelles François-Antoine mit à contribution un nombre incalculable de connaisses de son réseau LinkedIn afin de s'en tirer favorablement avec une simple condamnation pécuniaire. Il fut cependant si accablé par toute cette affaire, qu'il se mit en retraite, et termina ses jours loin du monde, dans un fauteuil à bascule devant la téloche, une couverture sur les genoux et une pipe à la main.

Une autre de ses fastueuses couillonneries dont je ne puis vous cacher l'existence, fut l'affaire du cerf blanc de son épatance l'empereur. Alors ne me demandez pas ce que c'est qu'un cerf blanc. J'ai pas fait zoologie comme zétude, et la seule chose que je connaisse des zanimaux, c'est les bons morceaux que je demande à mon boucher. Mais c'est pas grave pour nôtre histoire, de quoi que c'est qu'un cerf blanc. Sachez simplement qu'à l'instar de la truffe blanche et du caviar blanc, le cerf blanc est rare et cher. Donc en 1723, le tsar Pierre le Gland mit dans un cargo pour Prague, 6 cerfs blancs de Sibérie en cadeau de couronnement pour l'empereur Charles VI (Charles VI était en poste depuis 1711, mais il ne fut couronné roi de Bohême qu'en 1723... retards de la poste...).
Une fois arrivés en Bohême, les cerfs-vidés furent lâchés dans la réserve de chasse impériale de "Brandýs (nad Labem)" et entourés de la plus stricte surveillance jusqu'à la battue qui devait avoir lieu lors du couronnement de Charles. Mais tu sais ce que c'est un cerf de Sibérie, c'est habitué à l'espace, à la liberté, c'est fier et c'est con. Aussi il ne s'en fallut pas plus que de pas beaucoup pour que l'un d'entres-eux se fasse la male, et mette les voiles déguisé en blaireau. Sauf qu'il mit les voiles si maladroitement, qu'il se retrouva quelques jours plus tard sur les terres de chasse du compte "Špork", lequel, ignorant l'exceptionnalité du bestiau, lui mit suffisamment de plomb dans la couenne pour le refroidir instantanément. Certes, vous pourriez me rétorquer qu'il fut blanc (le cerf), et qu'un cerf blanc de Sibérie versus un cerf pas blanc de Bohême, ça pète aux yeux. Ben pas sûr, tiens, regardez les problèmes avec la lessive qui, depuis qu'existe la publicité à la télévision, ne lave jamais le linge assez blanc pour que ça se voit (vu que depuis 50 ans, il y a chaque semaine une lessive qui lave plus blanc que la précédente, cf. Coluche). Ben un cerf c'est pareil. Rien ne ressemble plus à un cerf qu'un autre cerf, qu'il soit blanc de Sibérie ou rose de San Francisco. De plus un chasseur, comme un militaire, ça flingue d'abord, et ça se pose des questions ensuite. Eh, ça me rappelle l'histoire de St Venceslas... Pareil, en 931, profitant des inondations provoquées par la crue de la "Vltava", l'hippopotame du zoo de Prague prit le large sans demander son reste à personne (sans se déguiser cette fois-ci, les costumes n'étant pas à sa taille). Il erra quelques jours dans la forêt avoisinante, avant que St Venceslas, chassant le cerf en compagnie de sa cour, ne lui farcisse le gras de plomb. "Dis-donc, il est zarbi délire ton cerf" lui dit sa grand-mère Ludmila, après être descendue de cheval pour zieuter l'animal de près. Même la meute de clébards en resta perplexe, au point de garder leurs distances de peur d'en attraper la rage (Pasteur n'était pas encore né en 931). "Ah ouais dis-donc" répondit St Venceslas interloqué, "l'est grave zarbi ce cerf-ci, Sissi" (il n'avait pas ses lunettes, alors Ludmila, Sissi, c'est comme un cerf et un hippopotame). "Bon, mais on en fait quoi maintenant?" demanda-t-il en s'adressant à sa cour. Ils se mirent alors tous à chanter en choeur: "He-reu-se-ment qu'il y a Findus, Findus!".

Bref, François-Antoine fut le tout premier de tout l'empire à avoir assassiné un cerf blanc, aussi inutile de vous préciser que le trophée trouva rapidement bonne place au dessus de la cheminée en la gentilhommière de Bon Repos, se voyant ostensiblement et obligatoirement présenté à tout invité du comte. Tout aussi rapidement arriva l'affaire aux oreilles de l'administration des réserves de chasses impériales, qui péta une si formidable gueulante que c'en était même pas la peine de jouer du piano à queue à 2 mains pour faire courir les limaces. Mais l'incriminé répliqua en toute bonne foi: "dis-donc, la faute à qui? Z'aviez qu'à mieux surveiller vos vaches, cochons, couvées". A nouveau, "Špork" s'en tira avec une simple amende, mais apparemment des plus salées (on parle de 5.000 ducats d'or, t'imagines, pour un cerf de Sibérie qui n'est même pas une espèce en voie de disparition sur la liste de l'UNESCO?). Par contre, et contrairement à St Venceslas, notre comte savait quoi faire de l'animal. Z'allez rire, mais de la viande du cerf blanc, il s'en fit préparer un ragoût au vin rouge, et de la peau, il s'en fit coudre une culotte à pont-levis. Mieux, c'est vêtu de cette culotte de peau qu'il s'en rendit à Vienne pour une chouille organisée par Charles VI. Et lorsqu'icelui se permit de lui faire remarquer sa tenue inadéquate, l'insolent "František Antonín Špork" fit remarquer à l'empereur qu'il s'était vêtu pour l'occasion de ce qu'il avait de plus cher, une lederhose en cuir pleine fleur à 5.000 ducats d'or.

Lorsque l'empereur Charles VI vint à Prague pour enfin se faire couronner, il flingua donc les 5 cerfs blancs restants offerts par le tsar Pierre. Et le sachant féru de chasse à courre, "František Antonín Špork" en profita alors pour inviter son empereur sur ses domaines pour une chasse mémorable aux sons des trompes et des aboiements de clébards. La journée du 3 novembre 1723, la St Hubert, fut mémorable. Malgré une pluie battante que le bon comte essayait de faire oublier à son hôte à l'aide des positives paroles "vaut mieux qu'il pleuve un jour comme celui-ci, que quand il fait beau", la chasse fut féconde, et la soirée culmina avec la décoration de l'empereur de l'ordre (tchèque) de St Hubert.
Notez que l'outrecuidant "František Antonín Špork", caressait le secret espoir qu'en remerciement, Charles VI lui rendît la pareille avec un ordre du mérite, voire de la toison d'or. Mais il n'en fut rien. A défaut, "Špork" fit quand même construire plus tard, et en souvenir de la bonne rigolade, le splendide monument dont je vous parle en ce moment.

Pendant cette "bonne rigolade" de 1723 à laquelle prirent part plus de 1.000 chasseurs, 40.000 rabatteurs, et un nombre incalculable de chiens que la forêt en était impraticable pendant plusieurs mois, le massacre fut d'une telle intensité qu'il fallut plusieurs années à la nature pour s'en remettre. Les références de l'époque ne mentionnent pas les détails, mais juste pour vous donner une idées, l'escorte de l'empereur se lâcha quelques années auparavant en cette même forêt près de "Hlavenec". Résultats de 2 semaines de massacre: 195 cerfs, 41 biches, 21 faons, 314 daims, 137 chevreuils, 356 sangliers, 250 porcelets, 43 renards, 7 lièvres et 1 carpe, abattue involontairement lorsque le dentiste impérial tomba dans l'étang de son cheval emballé. Sans dec, la chasse à courre, c'est vraiment un sport pour les hommes, les vrais, moi j'dis.

Le mémorial
Bon, et il ressemble à quoi alors ce mémorial me demanderez-vous? Un socle triangulaire joliment décoré de 3 cartouches aux motifs de la chasse au sanglier, de la chasse au cerf et du banquet de chasseurs, repose sur un plan de pierre brute. Sur ce socle est posée comme une chaplette tabernacloïdale de côtés concavement enfoncés dans le dedans. Les arrêtes verticales sont formées par des colonnes doriques (parfois toscanes, mais l'ordre toscan étant un simplifié du dorique, c'est bonnet blanc et glande au nez) renforcées intérieurement par des piliers romains lesquels supportent une toiture à corniche segmentée de cartouches aux motifs de l'ordre de St Hubert. Accrochées aux colonnes et aux piliers, des tentures entremêlées de putti flottent au vent et s'ouvrent sur la scène principale (cf. plus loin). Sur la toiture, est représentée la vision de St Hubert (l'abus de Jägermeister est nocif pour la vue): au centre, sur un piédestal devant lequel un putto tient les armoiries du comte "Špork", le cerf (blanc?) à croix dorée entre ses bois tance St Hubert agenouillé comme une andouille dans un coin du triangle. Une meute de chiens abasourdis par la scène irréelle se trouve sur le toit en bout de second angle comme témoins du miracle. Et le troisième angle est occupé par un canasson couché dont j'ignore la symbolique (hommage à St Findus?). Quant au motif principal, sous la coupole St hubertienne, il représente l'empereur Charles VI en personne et grandeur nature, vêtu des frusqu'armures des empereurs romains et d'une perruque qui n'est pas sans rappeler un d'sous de bras portugais. Du reste, la posture n'est pas sans rappeler un Louis XIV de Hyacinthe Rigaud: tête tournée au 1/4 de l'axe du tronc, main droite appuyée sur une cane, bras gauche reposant en angle droit sur la hanche, un pied légèrement en avant et le regard hautain, genre "ben moi quand je pète, ça sent même pas mauvais. Na!". Le mémorial de type "dais" ou "baldaquin" est haut de quelques 10 m, et large/profond de quelques 5,5 m.

L'oeuvre construite entre 1724 et 1725 en grès blanc, fut proposée et architecturée par le grand "František Maxmilian Kaňka", tandis que les statues sont d'un autre grand, "Matyáš Bernard Braun". Notez que déjà en 1720, le mécène finança, et les 2 génies construisirent à "Stanovice", près de "Kuks", une construction similaire que certains analphabètes architecturaux considèrent comme identique. Les béotiens! En "Stanovice", l'édifice est plus chaplette que mémorial, construit sur une base carrée et non triangulaire, tandis que les statues représentent la Ste trinité versus Charles VI. C'est tellement différent que ça n'a rien à voir. Bref, notre mémorial de "Hlavenec" se situe sur un infime petit monticule, duquel s'ouvre une vue imprenable sur plusieurs kilomètres de champs à 180°. Il fut inauguré le 4 novembre 1725 (soit 2 ans et 1 jour après la fameuse chasse, c'est pourquoi certaines sources parlent du 3 novembre au lieu du 4, pour faire 2 ans pile-poil, ceci-dit on s'en fout, non, le 3 ou le 4?) à grand renfort de publicité. Comme dit plusieurs fois auparavant, "František Antonín Špork" faisait dans la lèche-culterie industrielle de masse, en particulier si le cul-léché était à même de magnifier l'ego du comte. Or l'empereur de toutes les Autriche... aussi François-Antoine n'avait pas assez d'une seule langue pour honorer son épatante mirobolance. L'idée première était cependant de coller la statue de Charles VI sur le pont de Charles IV. Mais l'affaire capota rapidement. Elle capota d'abord pour une évidente raison de confusion entre les 2 Charles, ensuite parce que les statues du pont sont exclusivement des sanctifiés (hors Jésus, dieu, "Bruncvík" et autres faire-valoir négligeables).
Le comte se résolu donc à planter sa statue à "Hlavenec", et le fit savoir à tous et à toutes en frappant médailles et gravures commémoratives qu'il adressa aux puissants (ça vous plaît? C'est moi qui l'ai fait). Alors des invités à l'inauguration, on n'en n'a plus trace, par contre ce qui est sûr, c'est que le premier concerné, en l'occurrence Charles VI, n'était pas présent puisqu'occupé à faire des salamalecs à Vienne avec les Spagnols (cf. le premier traité de Vienne du 5 novembre 1725). Tout ça pour ça?

Ensuite arriva l'affaire de l'imprimerie et des jésuites en 1729, puis les procès, puis la relaxe, puis la retraite, et en 1738 "František Antonín Špork" cassa définitivement sa pipe. Il fut inhumé dans une cave humide du domaine de "Kuks", où, pour les raisons précédemment évoquées, son cercueil comme ses restes furent bouffés par les vrillettes et finirent en poussière. "Vanitas vanitatum, et omnia vanitas."

Donc évidemment, je ne peux pas vous inciter à inviter "Hlavenec" rien que pour zieuter sur nôtre mémorial, d'autant plus qu'il n'y a rien d'autre dans les environs. Cependant, c'est seulement à 2 km de l'autoroute (classée voie rapide) R10 qui monte vers "Mladá Boleslav", "Liberec", donc si vous passez le long (de la R10), alors oui, je vous conseille de faire le petit détour qui va bien. Vous pourrez vous garer sur place et gratuitement, vous trouverez des bancs pour asseoir mémé et accessoirement casser la croûte, et la vue sur les kilomètres d'environs est sympa. Par contre y pas de buvette. S'il est bien un truc qui manque sur place, c'est la buvette. Qui sait, avec le temps et les visiteurs, peut-être qu'un jour quelqu'un aura la bonnarde idée d'en ouvrir une, de buvette sur place? Le mémorial à Charles VI est là: 50.2416569N, 14.7064739E.