dimanche 4 janvier 2009

Ailleurs: La chaplette de la visitation

C'était en Novemb', en cette morte période où 85% de la République Tchèque sombre dans l'hibernation touristique, et certaines régions carrément dans un tel état de vide absolu qu'elles ne s'en réveillent même pas au printemps.
Ce jour-là, on s'en partait en week-end chez belle-maman, et justement, comme cette belle région de "Chodsko" (cf. les environs de "Domažlice") est totalement exsangue de toute activité culturelle en dehors des marchés vietnamiens et des casinos/bordels à la frontière d'avec la Germanie, nous nous dîmes que rien ne pressait, et qu'on pourrait bien s'en visiter une ou deux cambrousses de la région, des fois qu'on y découvrirait quelque chose de préférence attrayant. L'on s'arrêta d'abord à "Rokycany". Et pas par hasard, parce que "Rokycany" y a une époque, c'était... enfin z'allez voir plus loin.
Aujourd'hui... bon, que dire, j'aime pas être que négatif. Pis c'est pas de leur faute non plus. Peut-être qu'on était là le mauvais jour, qu'il y avait épidémie de peste (c'était fréquent en un temps), couvre-feu de sortir dehors et d'ouvrir aux gens. A moins que les habitants n'aient déguerpi ailleurs pour le week-end connaissant la désolation qui règne dans le bled. Enfin c'était comme une ville fantôme dans un vieux western, avec le vent qui balaye la poussière en poussant devant lui des touffes de broussaille parmi les portes qui grinces et les volets qui claquent, pareille. "Allez, on s'casse d'ici, ça craint trop l'y a rien à voir".

Finalement en retournant sur l'autoroute, ma chérie d'amour jeta son dévolu sur une petite chapelle sur le haut d'un monticule, visible sur la droite juste après la ville de "Plzeň", si vous vous rendez à Prague en voiture.
A chaque fois qu'on passait à côté, on se disait "tiens, t'as vu, quand est-ce qu'on va voir ce que c'est depuis qu'on s'en cause?" Et cette fois on y est allé. Alors c'est une petite église, une églisette même, de type baroque. Enfin aujourd'hui, parce qu'avant... Au tout début, il était une fois un bled nommé "Rokycany". Un des plus anciens bleds de Bohême, puisque sa mention remonte jusqu'en 1110 (et où ailleurs sa mention, sinon dans les chroniques de Cosmas? cf. Lib. III, Cap. XXXII).
Au XIV ème siècle le bled fut promu en ville, avec sa cour épiscopale, son château, son église décanale et ses fortifications d'autour d'la ville. Ah ouais, "des canals" c'est quoi? Décanat, du latin "decanatus" (circonscription, i.e. "doyenné"), subdivision du diocèse soumis à l'autorité du doyen, également appelée chapitre rural, regroupant plusieurs paroisses. En 1584, "Rokycany" devinrent même "ville royale" pour péricliter aujourd'hui en deçà du trouduc de la République. Alors je vous ai mis quelques photos de la ville, enfin des trucs sympas qu'on a pu voir rapidement avant de nous enfuir, puisque même les tavernes étaient fermées, dingue. Comme ça vous pouvez vous faire une rapide idée d'à quoi ça peut ressembler, si jamais vous voulez aller inutilement y jeter un oeil. Mais retour à l'histoire.

En 1680, il y eut une épidémie de peste en notre royaume (cf. une précédente publie) et cette dernière sévissait grave de partout, sauf curieusement à "Rokycany" (pour cette raison le tribunal d'appel de Prague déménagea en cette ville pour un temps). Alors une fois terminée (la peste), les indigènes se dirent que ça serait sympa de construire un zinzin en remerciement, genre une colonne mariale à St Roch, ou une pancarte "merci la peste" à l'entrée de la ville. Mais lorsque le conseil municipal commença à parler finance, plan, réalisation, ben keud-nada, plus rien, les bonnes volontés s'évanouirent en attente d'un vaccin. Du coup, la peste vexée comme un Václav Klaus débouté fit un comeback en 1689, et s'acharna cependant raisonnablement tout autour de notre bled afin de mettre en garde les habitants face à leur défaillance.
Ainsi on construisit cette même année sur le versant de notre monticule un lazaret afin d'y remiser les pestiférés en quarantaine, et accessoirement les soigner. Cette fois-ci, la peste devint confiante sur l'érection d'un monument en son honneur, vu qu'on avait commencé les travaux avec le Lazaret, et en 1713 elle foutut la paix aux habitants du bled et des alentours se disant qu'il fallait bien laisser un peu de main d'oeuvre vivante pour construire son mausolée. Ailleurs par contre ça craignait grave la peste. Mais pareil qu'à nouveau avec le monument, le conseil municipal velléitaire traina en longueur, que dépenser le denier du contribuable en des conneries nuirait à l'activité culturelle et sociale de la ville (ben tiens, regardez-voir aujourd'hui), et rien de rien ne se mit en route. "Di diou d'nom di diou. Cette fois ça va chier dans les brancards" se dit la peste, et en 1741 elle s'abattit sur la ville comme la vérole sur le bas-clergé, de toute sa puissance contaminatrice. Et ce fut le catalyseur de la mise en route de la chapelle.
Les habitants vraiment très valides proposaient leur huile de coude pour la construction, les habitants un peu valides sonnaient aux portes pour collecter des fonds, quand aux invalides, ben il ne leur restait plus qu'à donner du pognon puisqu'ils ne pouvaient ni construire, ni collecter. Et le 27 mai 1744, l'on posa la première pierre de la chapelle sur le monticule des boulots. C'est comme ça qu'il s'appelait au XVIII ème siècle, "březový vrch" le monticule. D'ailleurs avant de prendre son nom définitif, et de par sa fonction antipestilentielle, même la chaplette (petite chapelle) se nommait différemment: la chapelle de la visitation de St Sebastien, St Roch et Ste Rosalie (aussi... cf. une même précédente publie). Alors selon les archives, construire cette chaplette fut littéralement la peste.
D'abord parce que le monticule était archi-velu de boulots bien denses (ben tiens, et pourquoi qu'il s'appelait le monticule des boulots?), qu'il n'y avait pas le moindre chemin ni la moindre buvette (du reste il n'y en a toujours pas aujourd'hui, de buvette), et que les habitants devaient alors se cogner à pieds la montée bien pentue, la caillasse et les sacs de bétons sur le dos, ce qui faisait bien marrer la peste narquoise qui observait de loin l'avancement des travaux. Trois ans qu'ils mirent pour tout terminer, 3 ans de construction pénible mais efficace parce que depuis, plus personne n'entendit parler de la peste à "Rokycany" (du reste, ailleurs non plus).

Lorsque le conseil municipal prit la douloureuse décision de construire la chaplette, le contexte était loin d'être favorable: depuis 1741 la guerre de succession faisait rage entre Marie-Thé et Fred Deprusse, Prague fut prise par les Français et les Bavarois en novembre de cette même année, la peste avait envahi la ville, et pire, la production de bière s'annonçait catastrophique (à cause des sauterelles Bouffoublon). Du coup nos gaillards n'eurent pas beaucoup d'option, fallait faire chiche et maigre, mais fallait faire quand même, des fois que cette salope de peste s'en prévoyait de rester. Nos bougres fonctionnaires firent alors appel à un bâtisseur (sous-architecte) local parce que bon marché, "Jan Mourek", sur lequel on ne dispose que peu d'élément. Il serait né en 1704 et mort en 1761 à "Litohlavy", l'archi-bled le plus proche de notre chaplette. Il aurait construit à "Rokycany" entre 1729 et 1736 la maison du décanat (mais selon les plans d'un vrai architecte), puis la nouvelle brasserie (mais toujours selon les plans d'un autre).
Notre chaplette aurait été la première construction entièrement de sa propre conception, ce que certains connaisseurs lui reprochent énergiquement (cf. plus loin).

Perchée au sommet de son mamelon à quelques 400 m au-dessus du niveau de la mer, la chaplette est fichtrement exposée aux intempéries de la pluie, de la neige et du vent. Aussi on dut la restaurer souvent. Déjà en 1823, l'on refit la toiture et la tourelle centrale où l'on découvrit planqués dans la charpente les actes de création de la chaplette et divers documents contenant les noms de tous ceux qui participèrent à la construction. A l'occasion du centenaire de notre édifice (en 1844), le conseil municipal invita les habitants à se rappeler le bon vieux temps de la quête afin de réhabiliter proprement la vieille dame. Les bougres redonnèrent, et l'on restaura ainsi le toit (encore une fois).
L'on ajoura aussi la fléchette centrale pour faire plaisir au curé qui se plaignait du manque de lumière, et l'on blanchit l'intérieur comme l'extérieur à la chaux. Au dehors l'on agrandit l'ermitage afin que le curé puisse y remiser sa tondeuse à gazon, et toujours selon les souhaits de ce dernier lequel, selon les paroles du bourgmestre, commençait à devenir pesant, l'on posa les premiers escaliers sur le chemin qui mène de la route à la chaplette. L'on le borda aussi d'arbres (le chemin) afin que le curé puisse s'appuyer et souffler contre lorsqu'il se rendait à son office. Eh bien malgré toutes ces mises à jour, en 1872-1873 l'on remit le chantier sur la table. L'on refit le toit, mais mieux cette fois. L'on installa un nouvel orgue de facture "Karl Schiffner" (la moitié des églises praguoises disposent d'un orgue de son atelier, et je ne parle pas d'en dehors de Prague), l'on dépoussiéra l'autel et les tableaux, l'on repeignit en couleur l'intérieur tout blanc de la chaplette et l'on enfouit dans la charpente comme de coutume des documents d'époque à destination des générations futures qui d'ici-là auront oublié le lire et l'écrire à force de parler banlieue, d'écouter du rap débile et de tapoter des SMS fonétic.
En cette époque, le curé pesant n'était plus, mais apparemment son successeur était bâti du même matériau: lourd. Aussi il ne put s'empêcher à la fin de tout cet onéreux chantier de rajouter "et les escaliers, qui c'est qui va me les étayer les escaliers?" Faut dire qu'ils étaient en sale état, avec toute cette foule qui les arpentait pour la messe, pour le pèlerinage, pour la communion du chiard, pour l’Avent d'au Jésus, pour la Noël, pour la nativité du Christ, pour la fête de Marie (mère de dieu), pour l’Épiphanie, pour la Chandeleur, pour la Pâques, pour l’Annonciation, pour les Cendres, pour les Rameaux, pour le vendredi saint, pour l’Ascension, pour la Pentecôte, pour la fête du Saint-Esprit, pour la Toussaint, pour le 2 novembre (les fidèles des fins)... z'imaginez?

En juillet 1884, l'archevêcardinal de Prague "Fred Schwarzenberg" fut invité à "Plzeň" afin de bénir la foire internationale du cornichon tordu qui se tient sur la grand' place une fois par an. Ayant appris la nouvelle, le décanat de "Rokycany" ne put s'empêcher d'inviter Son Néminence au retour, afin qu'il célèbre une messe en notre chaplette protégée du cagnard estival par l'ombre des boulots. Et c'est après le glorieux panégyrique qu'eut lieu la catastrophe, en redescendant les escaliers pourraves. Tandis que Son Néminence conversait passionnément avec le sonneur local sur la dérive du "la" de référence des cloches paroissiales dont la fréquence ne cesse d'augmenter depuis le moyen âge, le pied du cardinal glissa sur le rebord d'une marche plus courte que les autres, et "Fred Schwarzenberg" faillit se croûter le cul par terre. "Sacré foutre de nom de d..." beugla-t-il vacillant en arrière tout en moulinant des bras.
Mais avant que le prélat ne vautre sa viande dans la gadoue du sous-bois, 3 membres de la vénérablescorte l'attrapèrent par le d'sous de coude, et le rétablirent sur ses cannes lui évitant ainsi une humiliation assurée. Moins chanceux fut le bourgmestre qui, au moment du drame, se trouvait derrière l'étourdie empotée, laquelle essayant de retrouver l'équilibre perdu en gesticulant des bras lui flanqua fort adroitement sa crosse dans l'oeil. Or bien que ces évènements malheureux furent les déclencheurs de la décision unanime de remplacer les escaliers, il fallut encore attendre 10 ans avant la réalisation, le conseil municipal ayant décidé d'inclure ces travaux dans le cadre d'une restauration plus large à l'occasion des 150 ans de la chaplette.

A nouveau et comme d'hab, la municipalité invita les habitants à se rappeler le bon vieux temps de la quête, et bon nombre de bougres redonnèrent, à nouveau et comme d'hab.
Cette fois cependant ils eurent droit à la postérité car pour toute offrande supérieure à un montant que j'ignore, les bienfaiteurs purent faire graver leur nom dans le marbre d'une marche de l'escalier (à leur frais toutefois). 52 marches d'une largeur moyenne de quelques 170 cm furent alors posées, et elles s'y trouvent encore aujourd'hui bien que les noms ne soient plus trop lisibles (cf. mes photos). L'on posa également un nouveau plancher plein de jolies mosaïques, et il ne restait plus qu'à organiser une fiesta mémorable sous le patronage du nouvel Son Néminence, l'archevêcardinal de Prague "František Schönborn" auquel l'on avait bien prit soin de spécifier en gras la réfection complète des escaliers, à supposer qu'il eut pris connaissance du regrettable incident rencontré en similaire occasion par son prédécesseur.
En 1902, une terrible tempête emporta la fléchette ajourée et une bonne partie du toit. Les fameux documents d'époque à destination des générations futures prirent gravement la flotte au point qu'ils furent pratiquement illisibles. Cette fois, la réparation fut entièrement prise en charge par la municipalité de "Rokycany". En 1934, re-restauration, avec en particulier l'ajout de la chaire extérieure en béton armé de style fonctionnaliste (c'est fichtrement hideux je trouve). En 1962 le toit fut à nouveau emporté par la bourrasque, alors on en profita pour une re-restauration de tout l'édifice. Et finalement l'apparence que vous pouvez apercevoir aujourd'hui date de 1994-2000, lorsque la municipalité en eut marre de voir la chaplette livrée aux pillards, aux imbéciles et aux camés. C'est d'ailleurs dans le cadre de ces travaux qu'en 1996 l'on découvrit dans une boule en bronze originellement sur le toit, 6 documents emballés dans un journal du 16 juin 1903.
Le premier document datait de 1744-1747, le second de 1872, le troisième de 1903, quant aux restes, ils dataient de la dernière grande reconstruction, de 1962.

Description: la base de la chaplette est en forme de croix grecque, comme "Mariánská Týnice". Il y a 4 portes d'entrée, une à chaque point cardinal, qui peuvent accessoirement servir de sortie en cas d'incendie ou d'apparition satanique. L'entrée Ouest est toutefois la principale avec sa façade en saillie surmontée des 2 tourelles et de son linteau gravé "1747". De chaque côté de la porte Ouest comme Est se trouvent des niches vides, qui abritaient sans doute des statues.
Notez les grandes fenêtres baroques stylisées au sommet, les tourelles terminées en capsule de pavot flanquées d'une étoile, la corniche de toit, ou encore la lucarne centrale. Et tout ça fait que d'aucuns n'aiment pas, que la composition d'ensemble fait "rustique" (ben tiens, t'es en pleine campagne), disproportionnée (c'est bien un truc que je ne trouve pas dans ce cube), et "amateur" (ben le constructeur était bâtisseur de métier, pas génie architecte).

Presqu'en même temps que l'église, on avait également construit là un ermitage afin d'abriter un ermite accessoirement gardien du temple. Et ça tombait bien, il y avait justement les ivanites (membres de l'ordre de l'ermite Ivan, y vend les R'mites de Bohême, je vous en parlerai plus en détail dans le cadre d'une publie sur le fabuleux patelin de St Jean sous l'roc) qui répondaient parfaitement au besoin parce qu'ils vivaient loin de la civilisation, qu'ils ne voyageaient pas beaucoup, et qu'ils étaient assidus.
Et donc un ermitivanite vivait dans l'ermitage, vérifiant que le curé avait bien éteint la lumière et fermé la porte à clé en partant, et s'assurant qu'aucun malfaisant n'essayait de vandaliser l'endroit. Les ivanites furent abolis par Joseph II, mais l'on trouva un autre ermite pour faire le Suisse. Malheureusement il n'était pas aussi efficace que l'ivanite, puisqu'en 1828 (ou 1826) l'ermitage comme le lazaret furent intentionnellement incendiés. L'on ne retrouva jamais le coupable. La cahute fut reconstruite en 1845, mais brûla à nouveau en 1951. Cette fois elle ne fut jamais reconstruite. A la place du lazaret, on construisit une maison forestière qui fut au fil des années arrangée, améliorée, pour servir aujourd'hui de centre de désintox pour branleurs camés.

Et voilà, donc on n'est pas resté longtemps, d'autant plus que c'était fermé, ... mais ce fut sympa à voir, pis ça fit plaisir à ma chérie. Maintenant si vous voulez être sûr d'y aller quand c'est tout vert... ouvert, alors c'est chaque premier dimanche de juillet.
Une messe y est donnée (enfin je crois que c'est gratuit, mais renseignez-vous avant sinon) à l'occasion du pèlerinage annuel de la visitation de la vierge (mais chais pas si elle sera présente). Et tiens, vu qu'on en parle, ben je ne sais même pas quand la chaplette fut renommée en "visitation de la vierge" puisqu'avant elle s'appelait "visitation des anti-lépreux". Si jamais vous trouvez la réponse, tiendez-moi en courant, hein? C'est là: 49°45'31.639"N, 13°33'53.605"E.

Pis c'est la nouvelle année, 2009, sans dec comme qu'on vieillit (enfin les autres, moi pas :-) Donc super top méga moumoune nouvelle année, plein de bonnes choses à tous, et surtout, surtout n'oubliez pas d'être heureux, afin de rester jeune, voire con. Parce que devant toute cette intelligence qu'on voit dans le monde en ce moment à la télé, vaut vraiment mieux rester con (ça n'aide pas, mais ça pardonne).

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